« Migrants », what’s up with that ? (Part. I)

Auteur : Lise Lemerle

Explorer les images d’aujourd’hui. Montrer que derrière les images il y a … des images. L’objet d’étude sera un clip musical : Borders, de M.I.A. (2016).

Borders. Un clip engagé. Sur les migrants. Un clip intéressant, où le dispositif conventionnel chanteur / troupe de danseurs est détourné, la troupe de danseurs devenant une foule de migrants.

***

Un clip dont les images ont suivi un traitement systématique : issues du quotidien, elles ont d’abord été esthétisées (pour le plaisir des yeux – il s’agit d’un clip, et non d’un documentaire), puis un symbole y a été introduit.

Il en va ainsi, par exemple, avec la foule de migrants. D’abord esthétisée (homogénéisation du groupe – mêmes types physiques, mêmes coupes de cheveux etc.), celle-ci est ensuite transformée en symbole. Ou, plus exactement, un symbole (le mot LIFE, « vie » en anglais) est formé à partir de celle-ci. 

Sur le même principe, les barques remplies de migrants, dont le spectateur a vu des dizaines de versions similaires dans les images de presse, sont ici encore esthétisées (homogénéisation des modèles de bateaux, chorégraphie suivant des formes géométriques – la ligne, le cercle etc.).

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Puis un symbole est formé à partir de celles-ci : le cercle rayonnant que tracent les barques à l’écran est un motif fréquemment utilisé pour symboliser la solidarité. Pour s’en convaincre, il suffit de taper le mot « solidarité » dans le moteur de recherche d’images :

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À gauche : détail d’un photogramme de Borders.
À droite : images apparaissant à la page « solidarité » du moteur de recherche d’images.

Enfin, un dernier exemple, peut-être moins évident, nous permettra d’illustrer le processus que nous avons décrit ici (esthétisation d’une image du quotidien, puis transformation en symbole). Prenons cette image de presse :

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Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters

On en retrouve la version esthétisée (préciosité du doré des couvertures) dans le clip :

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Puis un symbole est introduit dans le processus. Pour le trouver, nous procédons à une petite enquête. Notre logique est la suivante : la couverture de survie est l’accessoire par excellence que l’on associe aux personnes se trouvant dans des conditions d’urgence – les migrants en font partie. Par ailleurs, il se trouve que de nombreux artistes contemporains se sont emparés de la très actuelle question des migrants. On suppose donc qu’en tapant « Art contemporain + couverture de survie » dans le moteur de recherche d’images, des résultats intéressants devraient ressortir.

C’est, en effet, ce qui arrive : dès la troisième ligne d’images apparaît une œuvre de Laurent Lacotte qui nous rappelle immédiatement l’image du clip où l’on voit M.I.A. seule, debout et regardant la mer – elle est enveloppée dans une couverture de survie. En habillant également sa Statue de la Liberté d’une couverture de survie, Lacotte rappelle au spectateur que l’Amérique a, de tout temps, été une terre de migration…

Et l’image de M.I.A. prend une autre dimension.

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À gauche : photogramme de Borders.
À droite : Guard, Laurent Lacotte, 2015 -voir le site de l’artiste.

Liberté, solidarité, respect de la vie humaine (LIFE) … autant de choses que les images nous racontent à leur façon, dans ce clip dont le refrain affirme We’re solid and we don’t need to kick them (« on est solide, et on n’a pas besoin de les éjecter »).

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Des images esthétisées et symboliques. Jusque-là, rien de particulièrement étonnant. Mais un autre processus visuel, plus souterrain, est au travail dans ce même clip. Un processus que  l’on pourrait résumer ainsi : M.I.A. se prend pour Jésus !

En effet, comme Jésus, M.I.A. utilise le geste de la bénédiction – le geste traçant la croix étant articulé sur les mots This is North, South, East and Western (« C’est le nord, le sud, l’est et l’ouest »).

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À gauche : détail d’un photogramme de Borders.
À droite : le Christ, détail d’une mosaïque de la Basilique Saint Apollinaire Nouveau, Ravenne, 526.

Ensuite, comme Jésus, M.I.A. marche sur les eaux :

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À gauche : photogramme de Borders.
À droite : Le Christ sauvant l’apôtre Pierre de la noyade, Lorenzo Veneziano, 1370.

Enfin, M.I.A. pose en croix entourée des larrons :

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À gauche : trois photogrammes de Borders.
À droite : Le Christ entre les deux larrons, Peter Paul Rubens, 1635.

Certes, il est d’usage que les artistes se présentent à leur avantage dans leurs clips musicaux, parfois par de savants efforts de mise en scène. Mais tout de même, Jésus ! Regardons de plus près.

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Sur le T-shirt de la chanteuse, une lettre effacée transforme l’expression Jesus said (« Jésus a dit ») en Jesus sad (« Jésus triste »). On pourrait donc comprendre la référence à Jésus comme un reproche envers notre société occidentale qui s’est ces dernières années particulièrement distinguée par son mépris de la charité chrétienne (d’où Jesus sad).

***

Les images du clip de M.I.A. feraient donc appel à la charité du spectateur, par des images chargées de symboles (liberté, solidarité, charité – mot qui, dans son acception chrétienne dérive du mot caritas, « amour »…).

Oui, mais le processus en jeu semble être plus complexe que cela, et, pour le comprendre, il faut savoir une chose au sujet de M.I.A. : d’origine sri-lankaise, elle a émigré pour l’Angleterre à l’âge de 6 ans. Ainsi, c’est en tant qu’immigrée qu’elle se fait la porte-parole des migrants.

De même, ici, c’est en tant que migrante qu’elle prend le rôle de Jésus. Nous nous intéresserons précisément à ce dernier point dans la deuxième partie de ce travail mené sur Borders, intitulée « Sans part », what’s up with that ? Part. II.

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