Folie vs Poésie.

Auteur : Lise Lemerle

On lit Les mots et les choses de Foucault. « Le poète fait venir la similitude jusqu’aux signes qui la disent, le fou charge tous les signes d’une ressemblance qui finit par les effacer. » Oui. La lecture s’interrompt, et l’on se met à penser.

Le poète pointe l’analogie dans le réel. Le fou dissout le réel par l’analogie. On se souvient d’une image, fabriquée pour illustrer le court poème suivant :

Assise sous un parasol
On regarde la mer     bleue
Et l’on voit la Franche-Comté
Verte. 1

Cette image, un photomontage, était produite à partir des deux éléments contenus dans la métaphore du poème – la mer bleue et les prés verts fusionnant dans la vision poétique.

Folie_poesie
Verte mer de Franche-Comté, Lise Lemerle, 2016.

« Le poète fait venir la similitude jusqu’aux signes qui la disent, le fou charge tous les signes d’une ressemblance qui finit par les effacer. » Le poète pointe l’analogie dans le réel. Verte mer. Le fou dissout le réel par l’analogie. Mer verte.

Mer et pré. Vastes étendues monochromes.

Verte mer. Geste poétique, souligne l’élément (la couleur) qui distingue les deux termes de l’analogie (la mer et le pré).

Mer verte. Pré bleu.

Folie_poesie_2
Pré bleu, Lise Lemerle, 2016.

Mer verte. Pré bleu. Au sens littéral, une vision hallucinée. La vision d’un fou.

« Le poète fait venir la similitude jusqu’aux signes qui la disent, le fou charge tous les signes d’une ressemblance qui finit par les effacer. » Oui. On reprend notre lecture.

***

REMARQUE  : la citation de Foucault est issue du Chapitre 3. Représenter, sous-partie I.  Don Quichotte, dont voici un extrait un peu plus long (recoupé tout de même par nos soins) :

Avec leurs tours et leurs détours, les aventures de Don Quichotte tracent la limite : en elle finissent les jeux anciens de la ressemblance et des signes ; là se nouent déjà de nouveaux rapports. Don Quichotte n’est pas l’homme de l’extravagance, mais plutôt le pèlerin méticuleux qui fait étape devant toutes les marques de la similitude.  Il est le héros du Même. Pas plus que de son étroite province, il ne parvient à s’éloigner de la plaine familière qui s’étale autour de l’Analogue. Indéfiniment il la parcourt, sans franchir jamais les frontières nettes de la ressemblance, ni rejoindre le cœur de l’identité.

[…]

La similitude et les signes une fois dénoués, deux expériences peuvent se constituer et deux personnages apparaître face à face.

 

Le fou, entendu non pas comme malade, mais comme déviance constituée et entretenue, comme fonction culturelle indispensable, est devenu, dans l’expérience occidentale, l’homme des ressemblances sauvages. Ce personnage, tel qu’il est dessiné dans les romans ou le théâtre de l’époque baroque, et tel qu’il s’est institutionnalisé peu à peu jusqu’à la psychiatrie du XIXe siècle, c’est celui qui s’est aliéné dans l’analogie. Il est le joueur déréglé du Même et de l’Autre. Il prend les choses pour ce qu’elles ne sont pas, et les gens les uns pour les autres […]. Dans la perception culturelle qu’on a eu du fou jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, il n’est le Différent que dans la mesure où il ne connaît pas la Différence ; il ne voit partout que ressemblances et signes de la ressemblance ; tous les signes pour lui se ressemblent, et toutes les ressemblances valent comme des signes.

 

À l’autre extrémité de l’espace culturel, mais tout proche par sa symétrie, le poète est celui qui, au-dessous des différences nommées et quotidiennement prévues, retrouve les parentés enfouies des choses, leurs similitudes dispersées. […]

 

De là sans doute, dans la culture occidentale moderne, le face à face de la poésie et de la folie. Mais ce n’est plus le vieux thème platonicien du délire inspiré. C’est la marque d’une nouvelle expérience du langage et des choses.

 

Dans les marges d’un savoir qui sépare les êtres, les signes et les similitudes, et comme pour limiter son pouvoir le fou assure la fonction de l’homosémantisme :  il rassemble tous les signes, et les comble d’une ressemblance qui ne cesse de proliférer.

 

Le poète assure la fonction inverse ; il tient le rôle allégorique ; sous le langage des signes et sous le jeu de leurs distinctions bien découpées, il se met à l’écoute de l’ « autre langage », celui, sans mots ni discours, de la ressemblance. Le poète fait venir la similitude jusqu’aux signes qui la disent, le fou charge tous les signes d’une ressemblance qui finit par les effacer. Ainsi ont-ils tous les deux, au bord extérieur de notre culture et au plus proche de ses partages essentiels, cette situation « à la limite » – posture marginale et silhouette profondément archaïque – où leurs paroles trouvent sans cesse leur pouvoir d’étrangeté et la ressource de leur contestation.

Les mots et les choses, Michel Foucault, 1963.

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