Un problème de peinture.

Auteur : Lise Lemerle

On est à la National Gallery, à Londres. On sait que dans la salle suivante, sur la droite, quelques Turner nous attendent. On a hâte de les retrouver. C’est toujours la même chose. On sait qu’ils seront là. On les connait. Et pourtant, à chaque fois, on est étonné par l’intensité visuelle de ces tableaux. Dès le premier coup d’œil, on est happé par la peinture.

turner
Pluie, vapeur et vitesse, Turner, 1844.

Ici encore, c’est ce qui se passe. Notre œil navigue « à vue » dans la couleur. En un instant, on est dans la tempête. Virevoltant de nuance en nuance, notre regard trace un cercle dans le tableau. Puis une diagonale l’attrape, et l’œil s’écrase sur l’avant d’une locomotive lancée à toute vitesse. On suit le mince filet blanc qui figure avec précision le reflet de lumière sur la cheminée de la locomotive. Mais dès que l’on cherche à en voir plus, on retrouve la couleur, le flou de la vitesse.

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L’œil va et vient alors entre le net et le flou, la couleur et la forme, piégé dans l’espace-temps du tableau. Ou plutôt, le non-espace/non-temps du tableau : une vitesse à l’arrêt. Impensable. Seul le mouvement de l’œil produit de la vitesse dans l’instant du tableau. Vitesse : de l’espace et du temps.

Puis, dans notre esprit, une image se superpose à celle de Turner.

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La durée poignardée, Magritte, 1938.

Au premier abord, on se dit que seule l’analogie (le motif de la locomotive) a provoqué le souvenir du tableau de Magritte. Et pourtant, quelque chose nous dit qu’il y a plus. Plus ? Voyons donc.

Cette image était visible dans la première salle de l’exposition Magritte, la trahison des images du Centre Pompidou. Dès le début, l’exposition insistait sur la différence entre Magritte et les surréalistes, expliquant que le peintre avait rapidement pris ses distances avec le mouvement surréaliste.

Chez lui, pas de libre association, pas de rencontre purement fortuite : un élément commun est toujours à l’origine des associations. On connaît la célèbre formule de Lautréamont, reprise par les surréalistes : « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie. » Avec Magritte, la locomotive est le produit de la rencontre fortuite d’une cheminée et d’une horloge : elle fusionne la prouesse mécanique de l’horloge au principe physique de la cheminée.

Dans le tableau de Magritte, le problème de la vitesse à l’arrêt de la locomotive est résolu ainsi : la vitesse est un composé d’espace, l’espace sera celui de la cheminée, le temps celui de l’horloge.

Et l’on commence à comprendre pourquoi l’image de Magritte nous est revenue en mémoire devant le tableau de Turner : ces deux images proposent deux solutions très différentes à un même problème – celui de la vitesse à l’arrêt (prise dans l’instant T du tableau).

Tandis que Turner opte pour la sensation de la vitesse (le mouvement de l’œil dans le flou de la couleur), Magritte, lui, choisit le concept (l’idée d’espace avec la cheminée, l’idée de temps avec  l’horloge).

Ainsi, Turner s’intéresse à la sensation visuelle produite par la fumée, qu’il traduit par l’indécision du dessin : le tableau opère la fusion de la matière – celle de la vapeur de la locomotive avec celle du brouillard environnant. De son côté, Magritte joue de l’identité de la fonction cheminée, qu’il s’agisse de celle d’une maison ou de celle d’une locomotive, la fumée passant de l’une à l’autre.

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Il en va de même pour les roues de la locomotive dans les deux images. Dissoutes dans/par leur vitesse, les ellipses des roues sont incertaines chez Turner qui les noie dans la couleur. Ici encore, le peintre reste fidèle à la perception de l’œil, qui ne peut distinguer les rayons d’une roue au-delà d’une certaine vitesse. Chez Magritte, le cercle de l’horloge répond à celui des roues de la locomotive. Cercle pour cercle, c’est l’exactitude de la mécanique que le dessin précis désigne par son réalisme même.

Deux réponses pour représenter la vitesse à l’arrêt. La Sensation contre l’Idée. On comprend pourquoi l’œil ne se rassasie jamais d’un Turner, tandis que la moindre carte postale rend presque superflue la vision « en vrai » d’un tableau de Magritte. La Sensation contre l’Idée. Le Corps contre l’Esprit. Oui, un Turner nécessite le corps du spectateur, un Magritte réclame son esprit.

La Sensation contre l’Idée. La Couleur contre la Forme. Le grand problème de la Peinture.

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Une réflexion sur “Un problème de peinture.

  1. Une belle démonstration qui donne un énorme avantage à Turner…
    Un tableau de Magritte est aussi intéressant en photo, ou en dessin, ou en mots. Intéressant, intelligent peut-être mais pas bouleversant.
    Un tableau de Turner se voit avec sa matière, son épaisseur, touche notre humanité charnelle complexe et pas seulement notre intelligence.
    Merci!!!

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