Auteur : Lise Lemerle
Déménagement. Arrive le moment où l’on décide de ce qui va habiller l’appartement. On s’assoit à son bureau, et l’on ouvre une énorme pochette en carton d’où l’on sort une pile de cartes postales. Après des dizaines d’images, on saisit cette carte de Vinci, un tableau vu au Vatican. Une toile inachevée, qui avait été découpée en quatre et dispersée à travers le monde pendant plusieurs siècles :
À manipuler toutes ces images, on en vient à penser à l’historien de l’art allemand Aby Warburg. On se met dans sa peau. On regarde de nouveau la carte de Vinci, et l’on s’exclame alors : Argh ! Das ist pathos ! On garde l’image de côté. Mentalement pourtant, elle se place alors comme un filtre devant nos yeux. Un filtre discret, que l’on oublie rapidement. Et l’on continue d’égrener les images.
Soudain, une carte postale Walt Disney attire notre attention. C’est une image de Merlin l’Enchanteur.
Mais oui ! Mais c’est… bien sûr ! On place alors côte à côte l’image de Disney et celle de Vinci. Argh ! En voilà, des diagonales intensives ! Une barbe tendue, un bras tendu, deux éléments saisis à l’instant T de leur plus haute intensité. La souffrance de Merlin, la souffrance de Saint Jérôme. Deux intensités.
Un enchanteur, un saint. Deux vieillards. La ressemblance entre les images ne s’arrête pas là : les vieillards ont tous deux des témoins de leur souffrance. Arthur et le lion. La blonde chevelure d’Arthur, sa bouche entre-ouverte rappellent étrangement la crinière et la gueule du lion de Vinci.
La ressemblance des deux images est étonnante. Et pourtant, leur effet est parfaitement contraire. L’une nous fait rire, l’autre nous émeut.
Du mécanique plaqué sur du vivant. La célèbre définition par Bergson du comique pourrait difficilement trouver une meilleure illustration que dans l’image de Disney, où la porte claquée mécaniquement sur la barbe de Merlin interrompt fortuitement son mouvement.
L’autre image, inachevée, touche, au contraire, parce qu’elle est en train de se faire – une ébauche : le vivant, le naturel, est introduit par le dessin à l’endroit du visage de Saint Jérôme. Le réalisme du visage du saint nous indique qu’un vieillard bien vivant a servi de modèle à Vinci. Et un peu de sa vie est allée dans l’image du Saint.
Mécanique vs naturel. On regarde les images côte à côte. Deux intensités maximales. On regarde les images. Deux instants suspendus. Oui, mais pas de la même manière. Pourquoi ? Cela vient de la construction de ces images. Le regard n’y circule pas de façon identique.
Une question de regards. Dans l’image de Disney, l’œil suit la barbe, arrive sur les yeux de Merlin, qui le renvoient à ceux d’Arthur. Et l’œil de poursuivre dans un circuit fermé, un va-et-vient infini, pris dans l’ellipse formée par la barbe et les regards. Et si l’œil voulait sortir de la boucle ? Le corps arqué de Merlin se charge de le ramener dans le cercle.
L’image de Vinci propose un autre parcours : l’œil longe les courbes du lion, et, suivant le regard de l’animal, tombe sur la diagonale du bras du Saint, dont le regard orienté dans l’axe de la diagonale, hors du champ de l’image, invite à considérer un hors-champ spirituel.
De même que le corps arqué de Merlin renforce et confirme le cercle, la diagonale formée par le corps du lion, parallèle au bras du Saint, renforce et confirme la droite infinie passant par la pierre et le regard du Saint.
Cercle. Droite infinie … Le souvenir ancien d’un cours de mathématiques me revient en mémoire. C’était au collège. Le professeur avait tracé à la craie une grande ligne blanche sur toute la diagonale du tableau. Soit une droite d. Bon, ici, je dois m’arrêter aux bords du tableau, mais souvenez-vous qu’elle se poursuit à l’infini, hein ! Je pourrais continuer et la dessiner sur les murs, hein, c’est clair ? Oui monsieur, avait répondu la classe. Soit deux points A et B de cette droite… Mais je n’écoutais plus. Soit le segment AB. Je pensais à l’infini. Le point C. Mentalement, je suivais les extrémités de la droite vers l’infini. Soit une droite d’ parallèle à la droite d. Mais je n’y arrivais pas, cela ne s’arrêtait jamais : comment concevoir l’infini ? Je ne voyais que la droite blanche, sur le tableau noir. Un peu triste, je me disais ton cerveau même ne va pas beaucoup plus loin… il se perd dans le noir de l’univers quand il veut penser l’infini. Je voyais la droite blanche au milieu des étoiles, mais, toujours, il fallait que j’allonge la ligne dans mon esprit. Je fixais haineusement les extrémités de la droite dessinée sur le tableau. Ah ! Maudites limites ! Pour les faire disparaître je les faisais se rejoindre. Un cercle blanc apparut sur le tableau. Victoire ! Je voyais l’infini ! Page 33 exercice … L’infini ! Je le vois ! Je le vois !
La droite et le cercle. Deux infinis.
Le cercle. Temps arrêté à l’infini dans l’image de Disney. Circuit fermé et bête de l’instant comique, qui n’est rien d’autre que ce qu’il est : un gag.
La droite. Temps arrêté appelant l’Infini dans l’image de Vinci. Ligne ouverte sur l’infini, qui est, peut-être, autre chose qu’un simple hors-champ – Dieu seul le sait…
Oui, ces deux images iront très bien l’une à côté de l’autre !
