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Artistes ou magiciens ?

Auteur : Lise Lemerle

Il n’y a rien à faire, les tours de magie m’énervent. Je n’y crois pas. Je veux comprendre, mais le magicien se tait. Pire, il sourit. Oui, les tours de magie m’énervent.

Et puis un jour, voilà, j’ai fait un tour de magie à des enfants. Un garçon de quatre ans et sa cousine de sept ans, l’âge de raison. C’était l’été, en Bretagne. Le ciel était bleu, l’herbe était verte. Le vent soufflait dans les arbres. Le soleil d’août brillait. Le matin même, j’avais trouvé sur une brocante la figurine en plastique du dinosaure que le petit garçon avait dans ses feuilles de coloriage.

Je leur ai dit que nous allions procéder à une cérémonie. Que, pour cela, il allait y avoir besoin du coloriage en question et d’un seau rempli d’eau.  J’ai demandé à la petite fille de réciter les choses dont une plante avait besoin pour vivre. De la lumière ! Oui. Et aussi, de l’air pour respirer, de l’eau pour boire, et de la terre pour manger ! Bravo. Le feu, la terre, l’air et l’eau. Les quatre éléments nécessaires à la vie.

Avec l’eau du seau, j’ai tracé trois fois un cercle dans le gazon. Trois, un chiffre magique. J’ai placé le seau vide à l’envers, au centre du cercle. Ensuite, je leur ai demandé de regarder l’image du dinosaure, et de bien la mémoriser. Puis de fermer les yeux, et de penser à la forme du dinosaure, à son crâne allongé, à ses petites pattes avant, à ses grosses pattes arrière. Puis de faire trois tours autour du seau, toujours les yeux fermés, en pensant aux quatre éléments et à l’image du dinosaure. Air. Terre. Feu. Eau. Le vent, le soleil, l’herbe et l’eau versée.

Quand ils ont ouvert les yeux, j’ai soulevé le seau. La figurine était là, sur le gazon. Hurlements aigus. La petite fille a pris le seau et est partie précipitamment. Quelques minutes plus tard, elle revenait en courant une main tenant le seau rempli à nouveau, l’autre crispée tenant pêle-mêle un autre coloriage de dinosaure (le sien), des cartes représentant les personnages du Petit Chaperon Rouge et enfin des pièces d’or de pirate …en carton.

Sept ans, l’âge de raison ?

J’ai alors dû leur expliquer que la cérémonie qui venait d’avoir lieu demandait tellement d’énergie aux éléments, qu’il fallait leur laisser plusieurs jours pour se recharger. Et pouvoir peut-être renouveler l’expérience. Le lendemain, je repartais en train. 

***

J’ai beaucoup repensé à cette anecdote. J’ai envié aux enfants non pas tant leur capacité à croire (!), mais bien plutôt ce qu’ils avaient cru. Leur réalité à eux, tellement plus riche que la mienne. Moi qui déteste les tours de magie. Qui ne crois rien si ce n’est que deux et deux sont quatre et que quatre et quatre sont huit. Triste vie, hein, Sganarelle ?

Triste vie… vraiment ? En toute honnêteté ? C’est bien moi, pourtant, qui ai écrit un des premiers articles de ce blog, Hier, j’ai tué un ange. Où je parlais de cette figurine en cire, hyperréaliste. De l’événement qu’avait été pour moi la mort de ce vieil ange. J’avais bien cru, alors. Un instant peut-être, mais j’avais cru.

Comme des bulles dans un verre, une à une, les œuvres qui m’ont fait croire me reviennent en mémoire. J’ai cru même aux fantômes ! Oui, je n’oublierai jamais cette œuvre de Philippe Parreno, Marylin, vue au Palais de Tokyo en 2013. C’était une vidéo. La caméra faisait un lent panorama dans une chambre d’hôtel où Marylin Monroe avait vécu. La voix de Monroe, reconstruite grâce à un logiciel décrivait les objets au fur et à mesure qu’ils apparaissaient à l’écran. Le coussin, la table basse étaient bien là, sous nos yeux, réels. Et, un instant, on oubliait que la voix était celle d’un robot : le fantôme de Monroe était en train de nous parler.

***

C’est la dernière exposition de la Maison Rouge. L’envol, ou le rêve de voler.

«Bien sûr, nous ne parviendrons jamais à nous envoler, mais il en va de notre survie d’en nourrir le rêve, incessamment. Car il arrive parfois que miracle se passe… à moins que la Maison Rouge n’ait été qu’un mirage » 

…explique Antoine de Galbert, le fondateur de la Maison Rouge, dans la vidéo de présentation de l’exposition.  Il précise également que :

« le besoin de s’envoler est propre à tous les artistes. Quand on est artistes, c’est qu’on est insatisfait de la réalité du monde. Donc c’est, d’une manière ou d’une autre, vouloir quitter le monde. D’une manière soit purement poétique, soit politique. C’est quelque chose qui nous touche tous parce qu’on a tous envie de s’envoler, dans tous les sens du terme. […] Toutes les œuvres sont réunies par ce désir qui est propre à toute la création. »

Photo de l’exposition par Marc Domage.

Objets farfelus, objets rituels, travail conceptuel… Les œuvres des 130 artistes présentées dans l’exposition égrènent chacune le rêve de voler, pour un visiteur curieux, ému ou amusé.

Photo de l’exposition par Marc Domage.

Au début, j’ai souri devant un vélo-avion. Tiens, voilà qui est pratique ! Mais rejouer 130 fois un jeu, le jeu de l’artiste, toujours identique et différent met au défi la meilleure volonté. D’Icare en Icare, le rêve de voler s’est dissous de lui-même.

Et la série de tentatives m’est apparue comme une série d’échecs. Le goût était amer. Etourdie par tout ce que je venais de voir, je suis enfin arrivée au bout de la dernière salle de l’exposition. Sur le mur, à hauteur du regard, une tache de sang coagulé, dégoulinant vers le sol. Je m’approche, perplexe. Sur le mur adjacent, la photo de la tache, avec, au pied, une personne inconsciente. À côté, un de ces balais au bout de paille. Et le titre : La sorcière.

La sorcière, Pierre Joseph, 1993.

À elle seule cette œuvre rattrapait tout ! Je balançais entre rire et malaise. La photographie expliquait, décrivait ce dont la tache de sang, bien réelle, était la preuve tangible : à savoir qu’une sorcière était morte à cet endroit. Pris dans le jeu de l’œuvre, allant et venant entre la photo et la tache, pas de recul possible : on est obligé de croire.

***

Il me semble que le processus mis en œuvre par Pierre Joseph dans La sorcière n’est pas si éloigné du tour de magie que j’ai joué l’été dernier.

Hyperréalisme, voix authentique manipulée, vraie tache de sang… autant de stratégies élaborées par des artistes pour prendre au piège le réel, créer une réalité illusoire, ou, plus exactement, rendre réelle une illusion.

 

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