Auteur : Lise Lemerle
Les dialogues : – Ton mémoire, il est sur Bergson, c’est bien ça ? – Oui, tu connais ? – Hum… – Bah, tu vois, l’idée, c’est un morceau de sucre, qui fond dans une tasse. – Hum ? – La science dit qu’il y a l’état A, du sucre solide ; et l’état B, du sucre fondu. Bergson dit que dans la réalité, il n’existe pas de coupure entre A et B. Il y a une continuité entre l’état A et l’état B, c’est le sucre qui fond. Ce processus, c’est la durée. Tout est pris dans la durée. Le temps que tu mets à tendre ta main pour saisir la cuillère qui te permettra de remuer le sucre dans ta tasse, ce temps est incompressible. Le déplacement de ta main. C’est ça, la durée. Du temps et de l’espace.
On regarde les glaçons fondre dans le Coca … satanée durée !
***
10 ans plus tard. On découvre le travail de Barbara Probst. On découvre ses dispositifs, grâce auxquels elle arrive à prendre les photos d’un objet simultanément sous des angles différents.
L’effet est efficace. On est pris au piège des images. Ici, d’une image à l’autre, le temps ne s’est pas écoulé. Pas de narration en trois temps, mais une pure situation.
On essaye de regarder les images en même temps. L’œil embrasse alors trois points de vue différents simultanément. Impossible. Le cerveau sait qu’il ne peut pas être à plusieurs endroits en même temps. Mais pourtant, les images sont là… Le cerveau s’emmêle. Lui qui ne connaît que la durée. On pense à Bergson.
Devant les images de ce piéton statufié de Barbara Probst, les photographies de Guy Tillim nous reviennent en mémoire. L’œil se souvient. Oui, la sensation était proche. Et l’œil sait : l’œuvre de Probst est cousine celle de Tillim.
Chez Tillim, la rue, aussi. Des diptyques étonnants. Au premier coup d’œil, on croit assister à une banale scène de rue. Puis on découvre une anomalie au niveau de la jonction des deux images.
On comprend alors que ces diptyques sont composés de deux clichés pris à des instants différents.
L’œuvre de Probst cousine celle de Tillim… L’œil le sait. Oui. Mais le cerveau ne comprend pas.
Tillim et Probst ? Cousins ? Voyons voir. Probst : un temps, plusieurs points de vue. Tillim : un point de vue, plusieurs instants. Ubiquité spatiale chez Probst. Ubiquité temporelle chez Tillim. Et le cerveau comprend. Tillim et Probst : deux expériences spatio-temporelles impossibles.
On lit une citation de Barbara Probst : « J’envisage parfois mes images comme une façade dont la structure qui les supporte se serait évaporée. La réalité s’est évaporée, seules restent les images, telle une façade se tenant devant du vide. »
On pense à la durée. Oui, les glaçons fondent. C’est terrible. Heureusement, parfois, dans l’art, c’est la réalité, qui fond et s’évapore.
REMARQUES :
Actuellement, les œuvres de Guy Tillim et celles Barbara Probst sont respectivement exposées à la Fondation Cartier-Bresson et au Bal.
Le site de Barbara Probst est consultable en ligne.
