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LEGO, peintre de la vie moderne.

Auteur : Lise Lemerle

Oui, chez LEGO, il y en a pour tous les goûts.

Tenez, par exemple, dans les pages bleu-garçons, c’est L’avion à réaction, L’explorateur des océans et Les véhicules de l’aventure. Et puis, il y a aussi La cabane de la plage pour ceux qui aiment la mer et La cabane du bord du lac pour ceux qui aiment la montagne. Enfin, pour les apprentis commerçants ce sera Le magasin de jouets et l’épicerie, et Le comptoir ‘Deli’.

Dans les pages rose-filles, on découvre trois pages spéciales Disney Princess, avec Le palais de Jasmine, Le château de Cendrillon, etc. Ensuite, on passe à la vie de tous les jours, avec les Le goûter du chiot et L’anniversaire des lapins, sans oublier, bien sûr, Le supermarché d’Heartlake City, Le salon de coiffure d’Heartlake City et  L’atelier de couture d’Emma.

Jusque-là, rien de nouveau.

Vraiment ? N’avons-nous pas jugé LEGO trop hâtivement ? Il nous faut être honnête, et avouer que nous avons été injuste en ignorant arbitrairement le fait que l’aventure et le voyage étaient présents aussi dans les pages roses – grâce à La voiture d’exploration d’Olivia, et à L’Avion privé d’Heartlake City. Pire, nous avions même sciemment omis de noter que, chez LEGO, les petites filles les plus téméraires pouvaient même jouer au Tir à l’arc à la base d’aventure et faire du Rafting à la base d’aventure.

Du tir à l’arc, du rafting ! Et cela dans les pages rose-filles ! Certes, mais à condition de ne pas s’éloigner de La cabane de la base d’aventure… Et c’est là que le bât blesse.

On nous dira « Avec LEGO, les filles, comme les garçons, ont droit à leur cabane. Où est le problème ? »

Eh bien, regardons les images plus attentivement…

Page LEGO - Cabane du lac (pour les garçons) - illustration d'une réflexion féministe sur les jouets genrés.
La cabane au bord du lac, catalogue LEGO – Janvier/Juin 2016, p.23
La cabane de la base d’aventure, catalogue LEGO – Janvier/Juin 2016, p.34

Comparons La cabane du bord du lac et La cabane de la base d’aventure. Qu’obtenons-nous ? Seul et libre face à la Nature ? Bleu ! SeuleS et libreS… à l’intérieur du périmètre bien défini de la base d’aventure ? Rose !

Poursuivons. Côté bleu, pas de toboggan, mais un lac ; pas de mur d’escalade, mais la montagne ; pas d’animaux domestiques, mais des animaux sauvages. La cabane est un point de départ, d’où l’on rayonne vers l’extérieur.

Côté rose, c’est l’inverse : tout est donné, et contenu à l’intérieur de la base.

Cabane centrifuge pour les garçons, cabane centripète pour les filles. Un rapide détour par Deleuze nous permettra d’éclairer l’enjeu de cette différence.

 Les sociétés de contrôle ne passeront plus par des milieux d’enfermement [comme le faisaient les sociétés disciplinaires qu’a très bien analysées Foucault dans Surveiller et punir]. Voyez en quoi un contrôle n’est pas une discipline : je dirais, par exemple, d’une autoroute que, là, vous n’enfermez pas les gens ; mais en faisant des autoroutes, vous multipliez des moyens de contrôle. Je ne dis pas que ce soit ça le but unique de l’autoroute, mais des gens peuvent tourner à l’infini sans être du tout enfermés, tout en étant parfaitement contrôlés. C’est ça notre avenir : des sociétés de contrôle, et pas des sociétés de discipline.

Gilles Deleuze, extrait de la conférence donnée à La Fémis dans le cadre des « Mardis de la Fondation », le 17 Mars 1987.

Plus loin, Deleuze développe le fait qu’« il y a une affinité fondamentale entre l’œuvre d’art et l’acte de résistance ». Ainsi, dans les sociétés de contrôle, tout acte de création (aussi bien dans les arts, que dans la philosophie, les mathématiques, etc.) est un acte de résistance.

Gardons cela à l’esprit, et revenons aux images de LEGO. Regardons comment se distribuent la liberté créative d’une part, et le contrôle d’autre part. La réponse s’impose d’elle-même : chez LEGO, la liberté créative est bleue, le contrôle est rose. En effet, côté rose, point d’autoroute, certes, mais des toboggans et des murs d’escalade. Côté bleu, pas de pinceau ni de stylo, mais des outils tout de même : pelle, canne à pêche, hache.

Un dernier élément semble confirmer cette attribution genrée de la créativité – et, par la même occasion, de la liberté – chez LEGO : regardons la page sommaire du catalogue.

Catalogue LEGO – Janvier/Juin 2016, p.3

Intéressons-nous à l’identité des enfants dont les photos illustrent les 2 parties (sur 7) où le mot Créativité/Créative apparaît. Un indice : ce ne sont pas des filles.

Au passage, un autre détail : sur les 22 chapitres du catalogue, La cabane dans la base d’aventure est présentée dans le chapitre LEGO Friends alors que La cabane du bord du lac est placée dans le chapitre intitulé…. LEGO Creator. Simple hasard ?

Quand on lit « Quel que soit son âge, et sa personnalité, votre enfant, fille ou garçon, s’épanouira dans l’univers de son choix. Pour lui, tout est possible : ses idées se construisent dans un monde sans frontières… celui de son imagination ! » On serait tenté d’ajouter : sans frontières, peut-être, mais saturé d’autoroutes, surtout si c’est une fille !

La prose de LEGO confirme elle aussi notre constat. Ainsi, côté bleu, avec des injonctions telles que « Mets les chefs des bandits en prison ! » ; « Prends les commandes des nouveaux véhicules de LEGO City ! » ; « Déclenche l’Alarme ! » « Explore les secrets de l’océan » ; « Viiite ! Passe à l’Action avec LEGO City démolition ! », les petits garçons sont explicitement invités à être actifs et créatifs.

Côté rose, on peut lire « Construis ton propre monde de contes de fées ! […] Les contes de fées sont entre tes mains avec Disney Princesses ! ». Un conte déjà écrit dans les mains, les petites filles sont, elles, libres… de rêver.

L’anniversaire d’Anna au château, catalogue LEGO Janvier/Juin 2016, p.27

Mais ? Tiens ?! Encore un toboggan ??? Simple hasard sûrement !

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