Auteur : Lise Lemerle

Idéo-grammes. Un manuel d’introduction aux caractères chinois. Un dictionnaire. Le troisième caractère est 安 an : paix, dans le sens de calme, sûr, tranquille.
On connaît une expression chinoise avec un « an » : Tian’anmen. 天安門 ciel-paix-porte nous apprend internet. On ignorait que Tian’anmen voulait dire « Porte de la Paix Céleste ». Cela ne manque pas d’ironie.
安 : l’idéogramme est composé à partir de l’élément du toit sous lequel est placé le symbole de la femme. La paix, une femme sous un toit. Au foyer. On sourit. Ah, ces Chinois !

Et puis, en comparant le caractère original (ancien) à sa version moderne, on constate que le symbole de la maison, évident dans l’ancien caractère, avec ses murs et son toit, s’est allégé dans la version moderne, où ne reste que l’idée de toit.
安 : en regardant encore, on finit par voir un parapluie plutôt qu’un toit.
Il pleuvait fort sur la grand-route,
Elle cheminait sans parapluie,
J’en avais un, volé sans doute
Le matin même à un ami.
Courant alors à sa rescousse,
Je lui propose un peu d’abri
En séchant l’eau de sa frimousse,
D’un air très doux elle m’a dit oui.Un petit coin de parapluie,
Contre un coin de Paradis.
Elle avait quelque chose d’un ange,
Un petit coin de Paradis,
Contre un coin de parapluie.
Je ne perdais pas au change,
Pardi !Chemin faisant que ce fut tendre
D’ouïr à deux le chant joli
Que l’eau du ciel faisait entendre
Sur le toit de mon parapluie.
J’aurais voulu comme au déluge,
voir sans arrêt tomber la pluie,
Pour la garder sous mon refuge,
Quarante jours, Quarante nuits.[…]
Le Parapluie, Brassens.
En pensant à la chanson de Brassens, l’idéogramme prend vie sous nos yeux, comme un dessin animé.
L’esprit vagabonde.
On pense au moine Xuanzang. Une autre version de 安 ?

La biographie de ce moine du VIIe, qui a quitté la Chine pour les Indes pour étudier les textes bouddhistes, est remplie de péripéties. A-t-il trouvé la Paix ? Il est du moins représenté serein, sous son parasol.
L’esprit vagabonde.
安 : on recherche « safe security peace » dans GoogleImages. Après quelques logos d’antivirus, on tombe sur cette image :

En légende : India ranks 133 out 167 countries in Women, Peace and Security index.
L’image mêle pictogramme et dessin. La main qui protège. Le toit. 安.

Entre l’image et l’idéogramme, un dialogue s’établit. Oui. L’idéogramme millénaire est le palimpseste de cette image. Le toit, la main qui protège. La sécurité. Une même idée.
On clique sur l’image. D’autres sont alors proposées par Google :

Insécurité vs sécurité. Ce qui n’est pas bien (rouge) vs ce qui est bien (vert) .
Et puis on réalise. On réalise que l’idéogramme préexiste aux trois autres images. Plus, c’est de 安 que découle l’alternative entre ces deux images :

Oui. Ces deux images utilisent un lexique visuel millénaire : 安.
On s’interroge alors. Idéogramme … Idéologie. En réalité, ces images produites pour dénoncer la violence faite aux femmes activent 安, qui y brille tel un signal de sémaphore. 安. L’idéogramme où « femme au foyer » signifie « paix »… On perçoit alors le cercle infernal, sans issue, que trace l’idéologie.
On est pris dans l’idéopiège : puisque le toit signifie la sécurité, l’absence de toit impliquera logiquement la notion d’insécurité.

En regardant cette image, on s’aperçoit que les points d’interrogations dessinent précisément le contour de la maison que l’on retrouve dans la forme primitive de 安.

L’idée piégée. Lorsque protéger revient à replacer sous un toit. Lorsque sécuriser revient à rétablir l’enfermement. Le piège de l’idéologie se révèle. On voit alors comment celle-ci infuse les images … et l’imaginaire.
Des images pour piéger les idées. Des idéogrammes.
L’esprit vagabonde.
Idéologie. Idéogramme. On se demande quel nouvel idéogramme il faudrait inventer si l’on souhaitait faire progresser d’un pas l’Humanité – d’un pas émancipateur, où l’idée de paix et de sécurité ne serait pas représentée par une femme au foyer.
Que pourrait-on substituer à 安 pour exprimer l’idée de paix et de sûreté ? Un chien dans sa niche ? Un policier ? L’absence de policier ? Pas facile.
On tape « protéger » dans Google Images. Les deux premières propositions illustrent des articles sur le patrimoine. On sourit. Ah, Google !

Démasquer l’idéologie, éviter ses pièges. On réfléchit. Après tout, le problème essentiel ne réside-t-il pas dans le fait d’associer le concept de paix, de tranquillité et de sûreté à l’idée de toit, de protection ? Peut-être faudrait-il d’abord libérer le concept de paix de celui de peur.
Ne pourrait-on pas en faire quelque chose de positif ? Plutôt que d’associer la paix à une absence de danger, ne pourrait-on la définir plutôt comme état positif ? L’associer peut-être à l’idée de bonheur ? De bien-être ? Paix … SÉRÉNITÉ. Un petit coin de Paradis. Nous dessinerions … une tasse de café fumant ? Un oreiller douillet ? Des amis trinquant à leur amitié ? Deux morceaux de pain ?
L’esprit vagabonde. On pense à la paix de Bouddha, assis en tailleur. On pense à Voltaire cultivant son potager. On pense au texte de Woolf, A room of one’s own...
L’esprit vagabonde.
On revient à notre manuel. 安 an. Il reste 802 caractères. L’écriture chinoise en compte des dizaines de milliers…
***
Un peu plus tard, on cherche sur internet le travail de photographes taiwanais. Dès le premier book que l’on épluche, on trouve cette photo, de Yu Hong Kuo :

Et l’on voit… un idéogramme. Puis, en prêtant l’oreille, on entend l’idéologie qui murmure.
***
Encore un peu plus tard, on est à Cuba. Dans une galerie d’art de La Havane. On découvre une image, d’Alexander Calcines Makeichik :

Et l’on ne peut s’empêcher de voir, encore, on voit un dérivé de 安 :
Il se trouve que le dessin (sans-titre, mais intitulé Mains qui consolent, mains qui contrôlent sur une plateforme de vente en ligne) sert aussi de carte de visite à l’artiste. Une carte au dos de laquelle on peut lire (je traduis) :
Alexander Calcines Makeichik [Volgogrado, Rusia, 1988] a dédié son œuvre, principalement, à la femme. Mais il ne s’est pas contenté de représenter seulement son image extérieure : bien au contraire, il souhaite nous faire réfléchir sur le monde complexe, interne et invisible, celui qui nous révèle ses fragilités et ses peurs, tout aussi bien que ses désirs de liberté et d’indépendance.
[…]
Chacune des lignes tracées est un hommage à l’émancipation de la femme comme sujet incontournable de notre vie quotidienne. Non seulement l’auteur se réfère à elle comme à un être humain, mais aussi comme la représentation d’un flux infini de significations, allant de la particularité du sujet à celle de la nation toute entière.
D.I. Lesly Cowan Garcia
La carte de visite dans la main, on s’interroge. Le dessin de Makeichik, est-il réellement un « hommage à l’émancipation de la femme » ? …ou bien plutôt le simple constat visuel des limites qui contraignent bien trop souvent son existence ?

C’est comme d’habitude passionnant et fascinant. Ces associations d’idées et d’images sont fabuleuses et font voyager, hors même le fait que le caractère soit chinois. Encore bravo, quel plaisir toujours renouvelé que de te lire !