Auteur : Lise Lemerle
Sucre dans eauuu. Une réplique fétiche de mon enfance. Une réplique de Men in Black. 1997. J’étais petite. J’avais regardé ce film « avec les grands ». Comme j’ai aussi vu Le cinquième élément ou Mars attacks. Des films que j’ai vus et revus, et re-revus. Des films qui sont gravés dans ma mémoire, avec plus de précision, parfois, que bien d’autres souvenirs « réels » de la même époque…
Des films avec des extraterrestres. Des images et des sons. Une sensation physique de dégoût et de peur, à chaque fois qu’un extraterrestre entrait en scène. Et puis du rire, du soulagement ensuite quand tout finit bien.
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Extra-terrestre. Alien. Plus tard, au collège, j’ai découvert avec surprise qu’en anglais alien voulait dire aussi étranger. Cela m’avait amusée d’imaginer les monstres qui peuplaient mon enfance comme de simples « étrangers » de pays voisins … puis d’imaginer à l’inverse les anglais nous voyant mes camarades de classe et moi comme une horde d’extraterrestres, de petits martiens verts aux yeux bulbeux !
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2020. Il est tard, mais je décide de regarder Men in Black International, un brin curieuse de voir ce que sont devenus les ‘hommes en noir’ vingt ans plus tard. Sucre dans eauuu résonne encore dans mon oreille.
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Le film se termine. Non seulement je n’ai toujours pas sommeil, le film m’a déçue, mais pire encore : je suis énervée ! Bien sûr, il fallait s’y attendre, rien ne pouvait arriver à la cheville du film de mon enfance, avec ses scènes mythiques et, surtout, l’irremplaçable Will Smith.
Mais non, là n’est pas le vrai problème. Il y a eu cette image. Impardonnable.
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Avant tout, présentons le contexte. Notre duo d’agents arrive dans la médina de Marrakech :

… pour y rencontrer Nasser, un ami/informateur :

Jusqu’ici, tout va bien. Sauf que…

… il se trouve que la barbe de ce Nasser, n’est autre qu’un extraterrestre nommé Bassam :

Cela donne lieu à des scènes très efficaces visuellement, comiques et rebutantes à la fois :
Plus tard, alors que notre duo d’agents terribles se retrouve perdu au milieu du désert avec une moto cassée (prêtée par Nasser) :

… Bassam (l’extraterrestre-barbe) sort par surprise de la gourde (prêtée par Nasser) :

… il les menace et leur vole l’arme (la plus puissante de l’univers !) :

… puis s’échappe avec celle-ci :

La scène est accompagnée par un dialogue comique des plus subtils :
Man in black : Comment t’es arrivé-là ?
L’extraterrestre (sorti de la gourde) : T’as plus soif ? J’avais jamais pris de bain de ma vie. J’ai bien dû perdre un kilo de crasse !
Man in black : On a bu de cette eau-là !
Woman in black : Ahhh, c’était bien un poil que j’avais dans la bouche…
Un film avec des extraterrestres. Des images et des sons. Une sensation physique de dégoût, à chaque fois qu’un extraterrestre entre en scène. Et puis du rire, du soulagement ensuite quand personne (de gentil) ne meurt…
De 1997 à 2020 (le deuxième film date de 2019 en réalité)…
De 1997 à 2020 … du dégoût, du rire … mais en 2020, quelque chose me pose problème. Quelque chose qui tourne autour de cette sensation physique de dégoût justement, qui m’avait tant marquée en 1997.
Et puis, je comprends que le problème est d’ordre politique. L’image-idée qui me révolte est celle-ci :

Une image impardonnable. Où l’on retrouve la polysémie du mot alien – qui, rappelons-le, signifie en anglais à la fois ‘extraterrestre’ et ‘étranger’. Cette polysémie est traduite ici en image par ce que Freud appelle une « condensation » : la barbe condense l’idée d’extraterrestre et celle d’étranger (un marocain musulman, en l’occurrence : car, le détail est important, il ne s’agit pas de la barbe d’un hipster ! … ). Les deux éléments (l’extraterrestre méchant/répugnant et l’étranger/musulman) deviennent ainsi un seul et même objet : une barbe ennemie.
Par association d’idées, le résultat direct de cette image est un sentiment de dégoût (mêlé de peur) de l’étranger (ici musulman). Le tout donnant lieu à des scènes comiques et divertissantes. Divertissantes … au point que le fond xénophobe de cette mise en scène nous échappe pendant que nous rions, tandis que l’image infuse insidieusement notre imaginaire.
Oui, c’est une image impardonnable. Désastreuse par l’impact qu’elle a sur l’inconscient collectif. Une image qui est le produit d’une société tellement rongée par la peur de l’Autre que cela transpire jusque dans les films qu’elle produit pour la jeunesse, et ceci sous les traits d’un divertissement inoffensif … à première vue.

Remarquable
Un grand merci pour votre commentaire qui me donne du courage pour continuer ce blog !