Les apprentis sorciers.

Auteur : Lise Lemerle

Une fois n’est pas coutume, cet article ne sera pas illustré. Je parlerai pourtant d’images. D’une image. D’images vues. D’images imaginées.

Une image, donc. Celle d’une tondue, pendant la Libération. Fermement tenue aux poignets par des hommes souriants. Autour, une foule, d’hommes, hilares. Au loin, des soldats. Et un drapeau français. C’est une image d’archives.

L’apprenti sorcier s’en saisit. C’est une artiste. Agnès Geoffray. Je revendique une approche poétique dans mon travail, dit-elle. Une approche poétique. La poésie, cette fabuleuse métamorphose du réel.

L’artiste se saisit du réel, et le transforme. Elle dit souhaiter soigner le réel. Le réparer. Et des images d’archives sont alors retouchées. Les victimes sont métamorphosées : la pendue vole 1, la gueule cassée ne l’est plus 2, et la tondue est rhabillée 3.

Réparer le réel. Que l’humiliation de la tondue, sans cesse réactivée par l’image d’archives, prenne fin. La rhabiller pudiquement. Une fois l’image retouchée, on constate avec étonnement que la scène prend alors un air de bal, dit l’artiste.

Un réel réparé ? Face à l’image, en dépit de la jupe, une gêne persiste. Les cheveux courts de la tondue n’ont pas vraiment une allure de « coupe de bal ». On se dit que l’artiste aurait pu également retoucher ses cheveux.

Décidément, non, cette image ne répare pas le réel. La gêne augmente. Et l’on comprend alors où se situe problème : la jupe réduit l’image à une question de pudeur outragée. Non, défaire un geste, ce n’est pas faire son contraire (déshabiller/rhabiller). Et non, réparer le réel, ce n’est pas annuler un de ses composants (la nudité forcée).

Ici, la jupe ne soigne pas le réel. Pourquoi ? Peut-être parce qu’elle ne recouvre pas l’objet de notre gêne. La honte, la vraie, ne devrait pas être celle de la tondue, mais celle de la foule. Ce sont les sourires qu’il faudrait effacer pour réparer le réel. Ce sont tous ces visages d’hommes médiocres qu’il faudrait masquer. Oui, la honte que relance cette image devrait être celle de chacun des hommes qui composent cette foule.

Réparer le réel. En rhabillant la tondue, l’artiste produit une vaine alternative. D’un jeu qui ne propose que deux options (être habillé ou ne pas l’être), on ne sort pas en choisissant l’une ou l’autre. Mais justement, on en sort en ne choisissant ni l’une ni l’autre. Seule la troisième voie, celle qui n’est pas inscrite dans les règles, permet de sortir du jeu, et peut-être, on l’espère, de le changer.

Mais alors, quelle voie aurait pu construire une fiction meilleure, et soigner vraiment le réel ?

Première piste – celle du droit à l’oubli. La justice protège l’image du suspect (que les médias ne peuvent montrer menotté). L’homme le plus mauvais, après tout, peut changer. C’est ce qui fonde le système judiciaire. Une fois payée la dette, celle-ci ne devrait pas être éternellement reconduite par l’image. Dans le doute, dans l’attente d’un procès imaginaire, peut-être devrait-on flouter les visages de la foule qui encadre la tondue. Comme on le voit à la télévision, on pourrait placer des vestes sur les têtes pour cacher les visages hilares. Ce serait peut-être ça, réparer le réel. Oui, mais pour la tondue ? Faudrait-il lui flouter également le visage, cette fois pour préserver l’anonymat de la victime ?

Seconde piste – celle de la victime universelle. Les bras en croix, la nudité… logiciel de retouche aidant, il suffirait d’ajouter une barbe et un drap en guise de pagne pour transformer la tondue en figure christique et faire de la foule des soldats romains…

Troisième piste – celle du discours féministe. Il s’agirait d’un petit photomontage. Le pastiche d’une couverture de magazine de mode, Vogue, par exemple. La tondue de l’image d’archives ferait la une, accompagnée du gros titre Août 1944, défilé de la Libération !

Quatrième piste – celle de la piste républicaine. Un bonnet phrygien sur le crâne rasé de tondue, et cette dernière se transformerait en Marianne. De la Liberté guidant le peuple au peuple malmenant Marianne, faute de soigner le réel, on en produirait du moins une image plus juste. Une image de ce que peut être le peuple.

Cinquième piste – on n’en a pas, l’inspiration manque. À court d’idées, on doit l’admettre : ce n’est pas si facile de soigner le réel. Avec un logiciel de retouches, l’apprenti sorcier peut tout. Certes, mais l’entreprise est risquée. Très risquée.

Finalement, par précaution, on préfère ne pas jouer au magicien. Et cet article restera sans image. On aurait bien voulu, pourtant, que le réel soit réparé… Doucement, un air nous revient en mémoire. C’est La Tondue, de Brassens :

«La belle qui couchait avec le roi de Prusse
À qui l’on a tondu le crâne rasibus
Son penchant prononcé pour les « ich liebe dich »,
Lui valut de porter quelques cheveux postiches
Les braves sans-culottes et les bonnets phrygiens
Ont livré sa crinière à un tondeur de chiens
J’aurais dû prendre un peu parti pour sa toison
J’aurais dû dire un mot pour sauver son chignon
Mais je n’ai pas bougé du fond de ma torpeur
Les coupeurs de cheveux en quatre m’ont fait peur
Quand pire qu’une brosse, elle eut été tondue
J’ai dit : « C’est malheureux, ces accroche-cœurs perdus »
Et, ramassant l’un d’eux qui traînait dans l’ornière
Je l’ai, comme une fleur, mis à ma boutonnière
En me voyant partir arborant mon toupet
Tous ces coupeurs de nattes m’ont pris pour un suspect
Comme de la patrie je ne mérite guère
J’ai pas la Croix d’honneur, j’ai pas la croix de guerre
Et je n’en souffre pas avec trop de rigueur
J’ai ma rosette à moi : c’est un accroche-cœur. »

La Tondue, Brassens, 1964.

La chanson de Brassens suit une autre piste : la troisième voie, ici, se trouve dans le hors-champ, ou plutôt, un contre-champ fictif, mais possible, de l’image. La troisième voie est incarnée par celui qui ne se sera pas mêlé à la foule photographiée dans l’image d’archives. Oui, parfois, une chanson peut réparer une image…

REMARQUE : Je tiens à préciser la chose suivante : j’ai découvert le travail d’Agnès Geoffray lors d’un colloque organisé à l’occasion de la création de l’Institut pour la Photographie des Hauts de France (qui s’est tenu à Lille, Roubaix et Tourcoing du 17 au 19 octobre 2018). L’artiste présentait elle-même son travail. Les passages en italiques de cet article restituent des propos de l’artiste cités de mémoire.

Un Powerpoint accompagnait sa présentation : je n’ai donc pas vu les œuvres citées ici dans un contexte d’exposition (ces photographies ont été présentées dans le cadre d’une exposition intitulée Incidental Gestures), mais sous la forme d’un défilement sur un écran géant. Là où, dans le cadre d’une exposition, les versions « sans jupe » / « avec jupe » de Libération sont présentées simultanément sous la forme d’un dyptique, la succession sous Powerpoint avait pour effet de faire apparaitre la jupe « comme par magie ». Oui, l’effet  d’enchainement était comique, presque ludique : la tondue était habillée comme le serait une poupée. Ceci était alors d’autant plus violent que le sujet ne s’y prêtait pas vraiment. Et l’on avait du mal à adhérer à l’affirmation (que l’on peut lire sur le site de l’artiste – agnesgeoffray.com) suivante : « Par la retouche, Agnès Geoffray fait acte de réparation, et redonne une dignité aux victimes représentées (elle rhabille une femme à la Libération, ou redonne un visage à une gueule cassée) ».

PAGE D’ACCUEIL

(1) Il s’agit de l’œuvre  : Laura Nelson (Agnès Geoffray, 2011).

(2) Il s’agit de l’œuvre intitulée Gueule Cassée (Agnès Geoffray, 2011).

(3) Il s’agit de l’œuvre intitulée Libération (Agnès Geoffray, dyptique, 2011).

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