La paréidolie.

Auteur : Lise Lemerle

Il y a des mots pour presque tout. C’est épatant. On regarde les montagnes, et paf, on voit un visage de vieillard. Eh bien, il y a un mot pour ça : c’est la paréidolie.

Une paréidolie (du grec ancien para-, «à côté de», et eidôlon, diminutif d’eidos, «apparence, forme») est un phénomène psychologique, impliquant un stimulus (visuel ou auditif) vague et indéterminé, plus ou moins perçu comme reconnaissable.

… nous dit Wikipédia.

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Voici les dix premiers résultats que propose GoogleImages pour le mot « paréidolie ».

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Je suis à la Villa Borghese, au deuxième étage. Plusieurs sculptures sont malheureusement bâchées. J’entre dans une salle. Tiens encore ces bâches blanches. Dommage. Quoique…

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Eh eh ! Oui, ce pourrait tout à fait être une œuvre d’art contemporain, ça ! Christo (cet artiste qui a bâché le Pont-neuf et le Reichstag) doit avoir les oreilles qui sifflent ! Hu hu ! Mais quelque chose m’arrête. Quelque chose me dit qu’il y a plus. Plus qu’un Christ bâché. Je regarde. Je regarde encore. Et puis, enfin, je vois.

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Je vois un crâne, avec des cornes. Oui, ceci ressemble tout juste à un crâne de taureau !

Mais non, quelque chose m’arrête toujours. Je sais qu’il y a plus. Crâne de taureau… crâne… Christ… crucifixion… la Mort.

Et ce qui relevait en apparence d’une paréidolie anecdotique (voir un crâne de taureau dans une figure bâchée) prend un sens plus profond, devient le lieu de la condensation (pour le dire dans les termes de Freud) de deux images. Deux images de la Mort. Oui, quand je regarde cette figure bâchée, je vois en même temps le Christ et le crâne de taureau.

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Le temps passe. Cela fait maintenant plus d’un an que j’ai vu ce Christ bâché. En y repensant, je me dit que cela mériterait peut-être un petit article dans mon blog.

Je rédige un brouillon. Le premier retour que l’on me fait est : Tiens ! Mais ce crâne de taureau, c’est celui que l’on retrouve partout sur les monuments de Rome ! C’est le crâne de taureau de la Rome Antique !

Oui. C’est vrai. C’est le crâne qui décore les tombeaux romains. Une petite recherche sur internet m’apprend qu’il s’agit du bucrane.

Un bucrane (sans accent circonflexe) désigne un ornement gravé, un mufle représentant le crâne d’un bœuf dont les cornes sont enguirlandées de feuillages. Si on retrouve le bucrane comme ornements de frises dans les ordres grecs, il constitue un des ornements canoniques de l’ordre dorique depuis la Renaissance et est placé ordinairement dans les métopes, ou intervalles qui séparent deux triglyphes. Sa signification est censée rappeler les victimes offertes en sacrifice aux dieux. Il était encore beaucoup utilisé à la Renaissance.

…me dit Wikipédia.

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Voici les dix premiers résultats que propose GoogleImages pour le mot « bucrane ».

Rappeler les victimes offertes en sacrifice aux dieux. Le suovetaurile.

Dans la Rome antique, le suovetaurile désignait un sacrifice de purification, où l’on immolait trois victimes mâles, un porc (sus), un mouton (ovis) et un taureau (taurus) à Mars afin de bénir et de purifier la terre.

C’était un des rites traditionnels les plus sacrés de la religion romaine : on conduisait en procession solennelle ces trois animaux autour de l’endroit ou de l’assemblée qu’il fallait purifier, puis on les abattait d’un coup sur l’occiput au moyen de la hache pontificale (securis pontificalis) ou sacena.

…m’informe encore Wikipédia.

Rappeler les victimes offertes en sacrifice aux dieux. Le crâne de taureau est donc le symbole du sacrifice aux dieux… Le Christ aussi est une figure sacrificielle. La Crucifixion, c’est le moment où Jésus se sacrifie pour le Salut de l’Humanité.

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Je regarde de nouveau l’image du Christ bâché. La Mort relie l’image du crâne de taureau à celle du Christ en croix. Et la notion de sacrifice renforce et verrouille définitivement le lien entre les deux images.

Sous mes yeux, les deux images n’en forment qu’une, celle de la victime sacrificielle. La condensation est achevée.

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Me revient en mémoire le test de Rorscharch. Pour la connaissance vulgaire que j’en ai, le principe du test est basé sur la paréidolie : on présente à un patient des taches d’encre abstraites, et ce dernier dit ce qu’il y voit, nous renseignant alors directement sur le contenu de son subconscient.

Devant le crâne de taureau, dont le motif me paraît si évident, je m’interroge alors… Et s’il ne s’était pas agi d’un Christ en croix, aurais-je, malgré tout, vu un crâne de taureau ? Ou bien cette figure est-elle le pur résultat du travail de mon subconscient ?

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