Auteur : Lise Lemerle
Diogène Laërce. Un Grec. Un homme qui, au IIIe siècle, a relevé le défi de réunir tout ce que l’on savait à l’époque de l’histoire de la philosophie. Cela a donné le livre Vies et doctrines des philosophes illustres. On y lit que « Platon [ayant] défini l’homme comme un animal bipède sans plumes et la définition [ayant] du succès ; Diogène [de Sinope] pluma un coq et l’amena à l’école de Platon. ‘Voilà, dit-il, l’homme de Platon !’ D’où l’ajout que fit Platon à sa définition : ‘et qui a des ongles plats’. » On sourit.

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Pour un Occidental, la découverte de l’écriture chinoise fait l’effet d’un électrochoc. Prenons l’exemple du mot ‘homme’. Lorsqu’il lit ce mot, la pensée de l’Occidental est assourdie par mille et une idées :
Homme … unbipèdesansplumesauxonglesplats …
Homme … unanimaldouéderaison …
Homme … celuiquiaétécrééàl’imagedeDieu …
Homme … unechosequidoute …
Homme … unedrôledecréature …
Homme … unlouppourl’homme …
Homme … unemoucheauxyeuxdesdieux …
Homme … undescendantdusinge …
Homme … 60%d’eau+? …
Homme … uneerreurdelanature …
Homme … unanimalpolitique …
Homme … unanimalpoétique …
Homme … quelquechose-oupas-maisquoi? …
Homme … … …
En chinois, ‘homme’ s’écrit 人. Un caractère aux deux « jambes ». Pour l’Occidental, c’est un électrochoc. Un caractère radical de simplicité. Efficace. Net. Élégant.
Oui. Aux yeux de l’Occidental, la querelle entre Platon et Diogène semble alors bien futile…
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Un jour, une Occidentale part pour la Chine. Disons plutôt pour une île proche de la Chine : Taïwan. Arrive l’heure de la découverte des toilettes publiques. Deux portes. Deux caractères. D’un côté 男 (homme/masculin). De l’autre 女 (femme/féminin).
Le caractère 男 (homme/masculin) est constitué par l’assemblage de deux éléments : 田 (le champ) et 力 (la force). Voici l’évolution dans le temps de ces caractères :


男 : le concept d’homme/masculin, est donc représenté par l’idée d’effort dans le champ. Ou, pour le dire avec une expression contemporaine, l’homme selon l’écriture chinoise est un ouvrier agricole.
Par ailleurs, voici l’évolution de 女 (femme/féminin) :

À Taïwan, on boit beaucoup de thé. Chaque fois que l’Occidentale va aux toilettes, elle s’énerve en passant la porte. Elle sait ce que représente 女. Sans envier aux hommes leur travail dans les champs, elle décide alors de voir autre chose dans 女. L’idée s’impose d’elle-même : l’Occidentale verra dans 女 les genoux croisés d’une personne ayant la vessie pleine !

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De retour en France, l’Occidentale voit d’un regard neuf les pictogrammes affichés sur les portes des toilettes publiques.

Dans le pictogramme ci-dessus, pour reprendre le vocabulaire platonicien, l’homme est un bipède sans plumes. Quant à la femme, c’est un bipède sans plumes … qui porte une jupe/robe. On croit alors entendre le rire de Diogène !

Certains pictogrammes vont même plus loin :

Où, tandis que l’homme est toujours un bipède sans plumes, le corps « biologique » de la femme est remplacé par un objet inanimé : la robe.
Devant ce pictogramme, l’Occidentale s’insurge. Le corps de l’homme serait celui d’un bipède (un être vivant), tandis que le corps de la femme serait un objet ? Ainsi, d’après ce pictogramme, seul l’homme serait un Homme – si l’on s’en tient à la définition d’un des plus grands philosophes de l’histoire de l’humanité ! Quelle injustice !
On se demande alors quelle solution est la meilleure … une version « techniciste » ?

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Les caractères de l’écriture chinoise se divisent en trois catégories :
- l’idéogramme / conceptuel / composé (comme 男)
- le pictogramme / figuratif / simple (comme 田)
- le phonogramme / phonétique / signe arbitraire (il ne nous intéresse pas ici)

En comparant les caractères chinois aux pictogrammes occidentaux, on comprend alors une chose très simple : les pictogrammes occidentaux sont des idéogrammes. Et, de même que les idéogrammes/pictogrammes chinois sont le véhicule d’une idéologie, les pictogrammes occidentaux ont eux aussi un impact politique redoutable.
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男. L’homme. L’ouvrier agricole. Le champ et le biceps gonflé … ouvrier … biceps … une image-icône du féminisme nous revient en mémoire : celle de Rosie la riveteuse dans son bleu de travail.

Après quelques recherches, on apprend que cette célèbre affiche, produite par Howard Miller en 1942, avait à l’origine pour but (dans un contexte de grève et d’absentéisme) d’inciter les femmes à aller travailler dans les usines américaines afin de participer à l’effort de guerre.
On sait qu’une des conséquences des deux dernières guerres mondiales a été de donner un large souffle au mouvement féministe – les femmes ayant pris, le temps de la guerre, le rôle social (via le travail, par exemple) des hommes.

De Beyoncé à Manon Aubry (députée de la France Insoumise), on assiste à une réappropriation féministe de l’affiche de Rosie la riveteuse.

Rosie … le biceps … le bleu de travail de l’ouvrier pour le champ de l’ouvrier agricole … 男, l’homme. L’image de Rosie est l’idéogramme 男, l’homme. Oui, cette affiche fonctionne comme un idéogramme. Elle en possède la radicale simplicité. C’est pour cela qu’elle est parfaitement efficace … et que les féministes l’utilisent.
Manipuler les idéo-grammes. Dessiner de nouvelles idées. Déplacer des motifs pour créer de nouveaux concepts. Fabriquer des images pour déstabiliser les anciennes. Changer les images. C’est ainsi que l’on déconstruit l’idéologie dominante.
Dans cette perspective, l’échange initial entre Platon et Diogène paraît beaucoup moins futile qu’on aurait pu le croire …
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ANNEXE I : UNE DERNIERE REQUETE SUR GOOGLE
Curieuse de voir comment les images circulent dans le monde, l’Occidentale tape « Rosie la riveteuse Chine » dans le moteur de recherche. Elle découvre alors un article du Monde datant de 2017, intitulé Le mouvement féministe anti-Trump inquiète la Chine, et commençant ainsi : Publié sur la plate-forme Weibo, le site « Voix féministes » a été suspendu pour avoir mentionné la « grève générale des femmes » contre le président américain prévue le 8 mars.
L’article se poursuit avec cette image :

L’Occidentale sourit. Oui, les images circulent… et les idées avec.
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ANNEXE II : UN DIALOGUE IMAGINAIRE
Platon – Voici comment s’écrit le mot ‘homme/masculin’ en chinois : 男. Cela représente l’ ‘effort dans le champ’. Ainsi, un ‘homme’ s’écrira 男人. Et voici comment s’écrit le mot ‘femme/féminin’ en chinois : 女. Cela représente une personne dans une position de soumission. Ainsi, une ‘femme’ s’écrira 女人. À présent, dis-moi donc : comment écrirais-tu ‘travailleur’ en chinois ?
Aristote le jeune – En toute logique, je dirais 男女人 !
Platon – Et pourquoi donc ?
Aristote le jeune – C’est bien simple : ‘effort-champ’/男 + ‘soumis’/女 + ‘bipède’/人 = ‘travailleur’, d’où 男女人 !
Platon – Ton raisonnement est valable, mais ta réponse est fausse. Souviens-toi que l’écriture chinoise va à l’essentiel. Qu’est-ce qui caractérise les travailleurs ?
Aristote le jeune – Heu… Ils sont pauvres, nombreux, exploités… Eureka ! Ils ont en commun leur patron !
Platon – … Hum, certes. Mais n’oublions pas que le travailleur est d’abord celui/celle qui manipule l’outil de production ! Ainsi, ‘travail’ s’écrit 工. Ce caractère représente un outil, probablement une équerre. Et ‘ouvrier/ouvrière’ s’écrit donc 工 +人.
Diogène – Bon, j’en ai assez entendu pour aujourd’hui, je retourne dans mon tonneau. Ah, dites à Pythagore le 工人 (*bipède à l’équerre), donc pauvre et exploité, que je le convie à mendier avec moi demain à 11h sur le marché ! Ahah !
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