Auteur : Lise Lemerle
Qui a dit que l’être humain ne possédait pas le don de téléportation ? Que cela relevait du domaine de la science-fiction ?
Bien au contraire, l’être humain voyage souvent dans le temps et dans l’espace. Tenez par exemple, on est en 2018, je savoure un cream tea au restaurant de la National Gallery et, quelques secondes et un escalier plus tard, me voilà propulsée ailleurs, plusieurs siècles en arrière. Cela arrive. Le musée est un haut lieu de téléportation.
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Je me promène dans les salles des flamands de la National Gallery. Les peintures sont sublimes. Et les détails ! Que de détails ! Prenez cette exhumation de Saint Hubert :

Quel plaisir de prendre son temps devant ce tableau, de l’inspecter dans ses moindres détails, pour découvrir, par exemple, le rictus du petit garçon au fond, qui semble s’amuser beaucoup de la scène, presque se retenir de rire :
Et derrière, les visages joyeux de la foule ! On s’y croirait ! Oui, on s’attendrait presque à ce que l’un d’eux sorte son smartphone de sa poche pour partager en direct l’exhumation du vieil homme.
Et puis l’on tombe sur cette image, du même peintre :

Waouh ! Pense-t-on, On dirait une photographie ! L’effet est bluffant. Mais qu’y a-t-il de si moderne dans ce tableau ? de si actuel ? Qu’est-ce qui, dans cette image, relève de la photographie ?
Cela a à voir avec le cadrage. Oui, les personnages coupés sont aberrants pour un tableau de l’époque : il s’agit d’un fragment de tableau. Évidemment. À l’origine, l’image était bien différente. Mais cette version nouvelle, recadrée, n’est pas sans intérêt : elle est achevée à sa façon. Ce qui a disparu, aujourd’hui, ne manque pas.
Les siècles qui nous séparent de la scène s’évanouissent d’un coup : ainsi mutilée, cette image appartient à notre temps. Incomplète, elle s’adresse en effet au regard formé par l’usage de l’appareil photographique. L’œil du XXIe siècle, habitué aux images coupées (les photographies), apprécie ici l’image fragmentaire pour elle-même, là où l’œil du XVe siècle aurait été navré de constater la ruine de l’œuvre et n’aurait vu qu’une trahison par réduction du sujet original.

Oui, un photographe reporter assistant en direct à la scène n’aurait pas fait mieux. Le léger décadrage (un petit bout de la robe est coupé ; le bas de l’image manque d’air) donne l’impression d’une photo volée. Le reporter expérimenté aurait peut-être rectifié son cadrage d’instinct et appuyé une seconde fois sur le déclencheur. L’image ci-dessus aurait alors été mise au rebut, visible seulement sur les planches-contact du photographe… Encore que… On se souvient alors de ces photographies prises par le jeune Stanley Kubrick en 1946 (il avait alors 17 ans) dans le métro New Yorkais :

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Ainsi, l’effet « cadrage photographique » transforme ce qui était un fragment en une œuvre autonome.
Ce processus d’autonomisation du fragment est parachevé par le fait que son sujet, la Madeleine lisant, le relie à un grand thème de la peinture – le portrait de la femme lisant – dont l’œil a en mémoire une multitude d’exemples :

Bien que le cartel qui accompagne le tableau précise d’emblée qu’il s’agit d’un fragment issu d’un retable présentant la Vierge à l’Enfant entourée de Saints, l’image de la Madeleine lisant, vue par un œil du XXIe siècle, cesse d’être uniquement le fragment d’une scène religieuse : ainsi cadrée et isolée, la figure de Madeleine se dissout dans le motif générique et profane de la femme lisant.
L’effet « cadrage photographique » cumulé à la modification du sujet même de la scène représentée produit une sensation d’intemporalité radicale. Ou plus exactement, produit un croisement vertigineux des temporalités. L’image nous touche parce que, venue du lointain XVe siècle, elle se présente à nous dans les atours d’une extrême contemporanéité (photographie d’une femme lisant), tandis que nous, au XXIe siècle, continuons pourtant d’y voir la peinture d’une femme du Moyen-Age dans ses habits d’époque.
Là où l’exhumation du pauvre Saint Hubert nous divertissait à peu près autant que la foule maintenue hors du chœur de l’église, l’image de Madeleine nous émeut parce qu’en la regardant, la course du temps freine jusqu’à ce point presque incroyable où elle semble faire marche arrière. Ce point impossible où l’œil voit une photographie du XVe siècle.
