Le réel ? Un château de sable.

Auteur : Lise Lemerle

C’est la Toussaint. On est sur une plage. Le vent souffle. L’eau est froide. Le temps n’est pas à la baignade. Alors… alors on prend son appareil photo. On prend des photos des vagues. Clic. Du soleil couchant. Clic. Tiens ? Un château de sable. Clic. On place une silhouette, pour habiller le fond. Clic. Et voilà ! On a une photo propre, gentille. Un brin nostalgique.

Le château de sable, photographie réalisée par Lise Lemerle ; image de plage ; illustration d'une réflexion sur le rapport entre l'art et le réel.
Le château de sable, Hyères, Lise Lemerle, 2018

La mer, le soleil, le château de sable. Tout est dans la boite. Bon. On lève la tête, et l’on se met à chercher un nouveau sujet, pour une dernière photo. Allez, cette petite structure en bois flotté fera l’affaire. Clic. Clic. Clic. On mitraille. Clic. Un peu plus bas. Clic. Mince, le soleil est dans le cadre. Trop de lumière. On change les réglages. Clic.

Tiens ? Une ombre ? C’est un promeneur. Clic. Encore un autre ? Non, c’est tout un groupe ! Super ! Clic. Clic. Clic. Le groupe passe en file indienne. Ce sont des militaires.

Le tipi, photographie réalisée par Lise Lemerle ; image de plage ; illustration d'une réflexion sur le rapport entre l'art et le réel.
Le tipi, Hyères, Lise Lemerle, 2018.

Rentré chez soi, on contemple les deux images. Du château au tipi … que s’est-il passé ? Un élément net, au premier plan, sur la plage, une silhouette floue, à l’arrière, et puis la mer, et des terres lointaines : la photographie du château donne sa structure à celle du tipi.

Et pourtant, du château au tipi, tout a basculé. Le hasard a frappé. Dans la photo du tipi, le soleil est situé à l’intérieur de l’image. Le trop de lumière sature le fond : la mer et le ciel disparaissent dans un blanchiment total, éblouissant. On pense aux vers de Rimbaud :

Elle est retrouvée.
Quoi ? L’Éternité.
C’est la mer allée
Avec le Soleil.

Extrait du poème L’Éternité, de Rimbaud, 1872.

Oui, dans la photo du château, le bleu de la mer et du ciel est bien réel, bien banal, bien quotidien. Dans la photo du tipi, le bleu a disparu. Premier coup de dé. La Réalité oscille.

Et puis, dans la photo du château, on voit …un château de sable, bien réel, bien banal. Tandis que dans la photo du tipi, ce dernier, plus travaillé, a été fabriqué non pas avec un seau en plastique reproduit à des milliers d’exemplaires, mais avec des matériaux trouvés aux alentours – fil de pêche, bois flotté, petites boulettes d’algues séchées. Si le château est la production ordinaire d’un enfant anonyme, le tipi, plus complexe, est la production d’un adulte particulier, artiste à ses heures. Assurément, sur une plage, ce genre de construction se rencontre beaucoup plus rarement qu’un château de sable. Deuxième coup de dé. La Réalité tangue dangereusement.

Enfin, si la silhouette de quelqu’un regardant la mer, les pieds dans l’eau, est une image bien quotidienne sur la presqu’île de Giens, combien de chances y avait-il pour que des militaires se promènent justement là, à ce moment-là ? Troisième coup de dé. La Réalité éclate et sombre dans la fiction.

***

Le château et le tipi. Deux photographies prises au même endroit à quelques minutes d’intervalle. Et pourtant… Deux images très différentes. Qui ne racontent pas la même chose. D’ailleurs, que racontent-elles ?

Le château de sable, photographie réalisée par Lise Lemerle ; image de plage ; illustration d'une réflexion sur le rapport entre l'art et le réel.

Dans l’image du château, l’association « adulte contemplatif + construction enfantine » suggère de façon assez évidente un sentiment de nostalgie (l’enfance est le sujet nostalgique par excellence).

Le tipi, photographie réalisée par Lise Lemerle ; image de plage ; illustration d'une réflexion sur le rapport entre l'art et le réel.

Dans l’image du tipi, l’histoire que raconte l’image n’est pas aussi limpide. Les militaires marchent, oui, mais où vont-ils ? Rentrent-ils au camp, ou, au contraire, partent-ils ? Et le tipi, cette construction fragile, éphémère, symbolise-t-il leur campement ? Leur foyer ? Ou bien s’agit-il des abris de fortune construits après leur passage destructeur ? Ce tipi est-il censé rappeler les jeux de l’enfance, tandis que les militaires, eux, seraient des adultes qui ne jouent plus, qui ne jouent pas, qui marchent vers l’Histoire ? Mais quelle Histoire ? Vanité des vanités… semblent murmurer le flou, l’absence de détails, d’indices. Et cette Éternité blanche, signifie-t-elle la mort ? Ou, au contraire, symbolise-t-elle la nostalgie de ce qui était avant la guerre, et dont il ne resterait plus que  cette frêle construction ? Ces silhouettes sont-elles celles d’hommes vivants ou d’âmes damnées errant pour l’Éternité ? Sur le soldat de droite, est-ce une tête, ou bien un crâne ?

Aux questions qui s’enchaînent, pas de réponse unique. Des hypothèses, seulement. Des possibles. Oui, la nostalgie est bien la seule chose que ces images ont en commun. Mais le sens de la deuxième image est beaucoup plus ouvert. Moins défini. Moins certain.

Du château au tipi… que s’est-il passé ? Une image « fond d’écran », lisse et banale, s’est métamorphosée en une image plus riche, dont le sens ne se donne pas au premier coup d’œil. La photographie du tipi raconte plus. Ou, plutôt, elle ne limite pas le sens que l’on peut y trouver. Elle s’ouvre à la fiction. Et laisse à l’œil la liberté d’y raconter sa propre histoire.

Du château au tipi… que s’est-il passé ? Les dés ont été lancés. Un voile de fiction s’est posé sur le réel.

***

De l’art ? La deuxième image est en tout cas en grande partie le fruit du hasard. Et peut-être bien, après tout, que l’art a lieu par hasard, comme disait Mallarmé…

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Plus tard, alors que je navigue dans GoogleImages, je tombe sur cette image :

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Swell Media / Getty, photo trouvée sur le site Capital.fr

C’est une image de magazine. L’article s’intitule Les vacances d’été sont-elles trop longues? Ici, pas de nostalgie, mais du présent à l’état brut !

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