Auteur : Lise Lemerle
All the world’s a stage,
Le monde entier est un théâtre,And all the men and women merely players;
Et tous les hommes et les femmes n’y sont que des acteurs ;They have their exits and their entrances,
Ils y ont leurs entrées et sorties,And one man in his time plays many parts…
Et un homme dans sa vie y joue plusieurs rôles…
As you like it, Shakepeare, 1623.
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Faire de la street photography. Photographier les gens dans la rue. Assister à des scènes. Des scènes qui ont un sens social et politique. Et les immortaliser. Sur le papier, c’est le projet.
Ça y est ! Je suis à Hong Kong (janvier 2020) ! Après quelques jours sur place, je me décide à réaliser une « journée mission-photo ». Je parcours les rues, vigilante, prête à dégainer mon appareil photo à tout instant. En quête de LA scène photogénique !
Mais les heures passent. Pas de grande manifestation en vue. Personne n’arrêtant de char. Non. Juste des humains, partout, courant dans tous les sens. La vie de tous les jours.
Je me résous, vaincue, à ne prendre que de simples photo-souvenirs. Je sors mon appareil photo et prend quelques clichés à la dérobée, plutôt gênée de photographier des personnes dans leur quotidien.
Si un touriste est un intrus parfois malgré lui (différent d’apparence, il est sur-visible dans l’espace public), un touriste photographe est un intrus qui doit s’assumer : sur-sur-visible quand il photographie, par cet acte, il dit au monde Moi l’Étranger, j’emporte dans cette boite un souvenir de vous. Il porte la responsabilité de cet acte.
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De retour en France, je regarde les photographies que j’ai prises.
La photo-souvenir. Oui, en regardant mes photographies, les souvenirs se réactivent, avec leur lot de sensations olfactives et auditives. Avec, aussi, leur lot d’émotions et de pensées, comme la conscience d’être dans un monde à la fois si banal et si différent que l’on en éprouve un joyeux vertige.
Voici l’exemple typique d’une photo-souvenir :

En regardant l’image, je pense Pourtant, ici, par exemple, il y a une ‘scène’. Qu’aurait fait un photographe de génie à ma place ?
Certes, il ne s’agit pas ici d’un sujet politique, mais cette photographie décrit bien la réalité qu’elle montre : une scène du quotidien, celle d’une transaction, chez un marchand de fruits.
Oui, la scène est bien là. Puisqu’il en est ainsi, je me décide malgré tout à retravailler l’image sur mon ordinateur. Isoler la scène que j’ai vue lorsque j’ai pris la photographie. Faire disparaître le bruit, le superflu. Ne garder que l’essentiel. La scène.
Pour faire ressortir mon sujet, j’obscurcis ce qui n’appartient pas de près à la scène. Je recadre l’image. Pour donner de l’allure à l’ensemble, j’augmente les contrastes. Je sature les couleurs. Le cœur de l’action se trouvant être une transaction, j’y place une sphère lumineuse.

Le résultat est parfaitement artificiel, « faux ». Mais il me satisfait pour la simple raison qu’il correspond à ce que j’ai vu. On est bien loin de l’art de la street photography, qui consiste au contraire à saisir la « vraie vie », telle quelle – mais avec art !
En regardant l’image, je pense On dirait une scène de théâtre.
All the world’s a stage. Oui. Après tout, Shakespeare avait raison. And all the men and women merely players. Le marchand de fruit et la cliente. Deux rôles pour deux acteurs.
Ici, le résultat obtenu est le contraire de celui de la street photography, qui montre l’extraordinaire dans l’ordinaire du théâtre du monde. Ici, je montre ce qu’il y a de théâtral dans l’ordinaire du monde. All the world’s a stage.
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La scène se passe à Hong Kong, alors que le territoire traversait une des crises politiques les plus importantes de son histoire. Il s’agit d’une scène de la vie quotidienne toute simple, une transaction chez un marchand de fruits. Une image emportée dans mon boitier.
All the world’s a stage. Devant cette photographie, je m’interroge.
Espérant, moi l’Occidentale, photographier le Particulier (la révolte de Hong Kong) dans le Différent (l’Asie), je me suis retrouvée dans un état de cécité partielle : je n’ai vu que l’Universel (une transaction chez un marchand de fruits). Oui. Après tout, on ne photographie que ce que l’on voit.
All the world is a stage. Le photographe peut bien se rêver assis dans le fauteuil du spectateur … mais en réalité, il fait partie de la scène. Acteur lui aussi, il est victime d’une cécité partielle. D’une cécité partiale. Une cécité involontaire. On ne photographie que ce que l’on voit.
Je regarde mes photographies. Il y manque justement celle que j’aurais voulu faire : celle d’une autre transaction. Prise non pas dans la rue, au pied des gratte-ciels, mais au sommet de l’un d’eux. Montrant une transaction entre la Chine et le reste du monde. Avec, dans le sac plastique, la population de Hong Kong.
