Kitsch, pas quiche !

Auteur : Lise Lemerle

Ohlala ! C’était d’un kitsch ! … se dit-on en pensant au petit tapis rose des toilettes. Oh ! Et ce bout de fourrure rose 100% synthétique qui couvrait la cuvette ! C’était d’un goût ! Non, trop, c’est trop ! … dit la Norme sévère.

La ville, de nuit. Toutes ces lumières, c’est beau. Le néon d’un restaurant japonais clignote. On passe devant la vitrine. Un chat noir, en plastique, le ventre blanc et grassouillet, est assis sur son derrière. Il nous invite à entrer en agitant la patte. Du mécanique plaqué sur du vivant. On rit. Trop kitsch, le chat ! … dit la Norme sévère.

On arrive au coin de la rue. Une église fait l’angle. On pense à la Religion, grand producteur de kitsch devant l’Éternel. Les larmes en plastique de la déploration… Non, trop, c’est trop ! On se souvient en particulier de ce vieux saint, pauvre martyr au regard triste, qui accueillait les fidèles à l’entrée d’une église, à Athènes. Là-bas, ils sont orthodoxes. Ils embrassent leurs icônes. On avait regardé le portrait du saint de plus près. Tiens ? Mais qu’a-t-il sur la joue ? Du rouge à lèvres !!! Là-bas, ils embrassent leurs icônes. On sourit. Trop kitsch, le saint ! 

Kitsch. Mauvais goût. Populaire. Peuple. Kitsch. Ringard. Ridicule … Kitsch.

Qui rit de quoi ? Qui rit de qui ?

Kitsch. Ce qui est désigné par la Norme comme étant hors de la norme. Un au-delà (ou plutôt, en-deçà) du territoire de la Norme, du bien, du beau, de l’équilibre. Ici, la Norme. Là-bas, le Kitsch.

Kitsch. Excès de quelque chose. Excès de l’Autre. D’un autre temps. D’un autre lieu. D’une autre culture. D’une autre classe sociale. Un autre qui exagère. Qui ne maitrise pas les codes. Qui n’a pas de goût. Un autre … inférieur.

La Norme dit Trop kitsch ! pour dire Regardez l’autre, comme il est digne d’être moqué ! Mais parfois le Kitsch contre-attaque. Et le Kitsch peut beaucoup.

Le peintre de la vie moderne. Baudelaire. S’il en est qui maitrisent les codes, les artistes sont de ceux-là. Commenter la société : les artistes contemporains en font leur pain quotidien. Parmi eux certains usent volontiers du Kitsch, pour critiquer la Norme. Le Kitsch, un outil fabuleux. Excès de couleur, excès de matière. Excès : avec le Kitsch, effet plastique garanti !

Kitsch ou pas kitsch ? C’était le titre d’une exposition de l’Institut des Cultures d’Islam (du 17/09/16 au 17/01/16) :

« Pour cette nouvelle grande exposition, l’Institut des Cultures d’Islam réunit quinze grands noms de l’art contemporain du monde arabe, de Turquie et d’Iran autour de la question du kitsch. Cette exposition part d’un constat inédit : celui d’un usage généralisé du terme kitsch pour décrire un ensemble de créations d’artistes du Moyen-Orient. Pourtant, de nombreux artistes considèrent cette catégorisation comme une forme de mépris orientaliste alors que d’autres s’en revendiquent clairement, considérant le kitsch comme un art populaire, art de la jouissance. Les photographies, tableaux, vidéos et installations qui composent l’exposition kitsch ou pas kitsch ? proposent alors, ensemble ou indépendamment, des questionnements sur leur sens et la part d’interprétation que comporte toute identification, catégorisation voire simple lecture. Du domaine du rêve au deuil, du portrait au graffiti, des paillettes à la tapisserie, en passant par les fleurs en plastique ou les miniatures persanes, chaque œuvre interroge le visiteur : kitsch ou pas kitsch ? à sa place ou pas ? Pourquoi ? Et quel sens donner à la catégorisation même ?« 

Extrait d’une page du site de l’Institut des Cultures d’Islam.

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Passeport, Sissi Farassat, 2007 (photo issue d’un article de Next, lisible en ligne).

Dans l’exposition, il y avait la série des Passeport, de Sissi Farassat. L’artiste avait recouvert ses anciens passeports de perles et de paillettes. Une réflexion sur l’identité. L’État, l’Administration. Une représentation normée. Un passeport pour contrôler. Oui. Mais le peuple ? Et l’individu ? … dit le Kitsch. Vivent les paillettes ! En cousant des couleurs sur son propre passeport, l’artiste se l’approprie. Elle personnalise un document dont la forme est impersonnelle, sérielle, Normée. Quelques paillettes, et le sujet de l’Etat devient individu. Norme de l’État … Kitsch de l’anarchie, Kitsch de révolte ?

Une année s’écoule. Dans les sous-sols de la Maison Européenne de la Photographie, des œuvres parlent de Fukushima. L’exposition, qui présente le travail d’ Hélène Lucien et de Marc Pallain s’intitule Fukushima : l’invisible révélé.

Il y a cette petite salle, sans fenêtre. Au centre, un compteur Geiger, plaqué or. Kitsch. Et un autre, couvert de paillettes. Kitsch lui aussi. Ce dernier est un vrai compteur, en état de marche. Il indique avec exactitude -et en temps réel- le taux de radioactivité de notre environnement.

Face à la catastrophe nucléaire, l’Etat japonais tente de garder la situation « sous contrôle ». Contrôle de territoire. Contrôle de la population. Tout cela en fonction des taux de radioactivité mesurés.

Mais face à la catastrophe nucléaire, qu’est-ce-que la population contrôle ? La radioactivité est un ennemi invisible. Le peuple a peur. Que lui cache-t-on ?

Le peuple est solidaire. Une solidarité internationale. Le peuple s’équipe. On distribue des compteurs Geiger. Certaines associations les diffusent en kit. Faire du compteur Geiger un objet du quotidien. Connaitre la situation. Maîtriser la peur – faute de maîtriser la situation.

Fukushima : l’invisible révélé. Sur les murs, des photographies de japonais, beaux. Des habitants de Tokyo au style vestimentaire soigné. Ils sourient. Pourtant, le chiffre que le compteur Geiger indique sur les photographies est bien plus élevé que celui signalé dans la salle d’exposition. 0,032 ici. 0,180 là-bas. Ce n’est probablement pas très bon signe. Et le spectateur de frémir pour les habitants de Tokyo.

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REMARQUE : les 5 photographies précédentes présentent les œuvres d’Hélène Lucien et de Marc Pallain que l’on pouvait voir dans l’exposition intitulée Fukushima : l’invisible révélé, qui s’est tenue à la MEP du 7 septembre au 30 octobre 2016.

Seuil de tolérance. Dose maximale. Dose dangereuse. Appareil de mesure. Compteur Geiger. La norme de la Science. Passeport en règle. La norme de la Loi. La Norme. L’anormal. Le hors-norme. Un résultat sans appel. Une grande violence.

Passeport, compteur Geiger : des objets devenus parfois objets du quotidien, bon gré mal gré.

Et le kitsch dans tout ça ? … la voix du peuple ?

Société de consommation oblige, on trouve dans les magasins toute forme de coque, kitsch à souhait, pour personnaliser son téléphone, objet du quotidien par excellence. Oui, parfois le Kitsch devient Norme. On en oublierait que les téléphones -nos passeports de demain ?- sont aussi, et d’abord peut-être, des objets de contrôle. Un outil de la Norme. Oui, parfois le Kitsch masque la Norme.

Mais parfois aussi le Kitsch dénonce la Norme : alors l’artiste politisé kitschise pour critiquer la Norme. Personnaliser un objet … le premier pas de l’art ?

Kitschiser. Un geste de l’art politique. Coller des paillettes, geste fragile de l’individu face à l’État. Oui. Dans l’alchimie du politique, les paillettes autocollantes et autres pierreries en plastique sont bien parfois les vrais rubis.

On se souvient alors, la gorge nouée, de cette scène d’un film (Liberté, de Gatlif), et de ces fleurs séchées que la police de Vichy trouve dans les passeports en contrôlant un groupe de tsiganes1 .

Fleur séchée… La mémoire fonctionnant ainsi, on passe d’un sujet dramatique à un sujet comique en se souvenant de ce scandale récent, d’un portrait réalisé en mémoire de lady Diana en pétales de fleurs séchées.

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Ce détail du portrait de Lady Diana est publié sur l’article du Télégraph, intitulé Floral Princess Diana tribute mocked for ‘looking more like Worzel Gummidge’, datant du 12 septembre 2017 accessible en ligne

Un portrait dont la hideur absolue scandalise la sensibilité de bien des gens. Fleur séchée : un objet populaire, pour une icône populaire. Princesse Diana, Lady Di. Princesse populaire. En regardant le portrait floral, on comprend peut-être mieux pourquoi Lady Di posait problème au Pouvoir, à l’État, à la Norme.

Et le kitsch encore. Kitsch mobile. Kitsch, processus plastique de la fissure politique du Pouvoir.

Paillettes autocollantes, baiser d’icônes au rouge à lèvre, fleurs séchées. Gestes fragiles. Gestes kitsch. Soyez !

PAGE D’ACCUEIL

(1) Il s’agit Liberté, réalisé par Tony Gatlif en 2010. Notons qu’après avoir re-visionné la bande-annonce du film, nous avons constaté que, dans la scène que nous évoquions, c’est l’institutrice du village, et non la police, qui procède à la validation des papiers, et ôte des feuilles séchées des passeports. Que le lecteur nous pardonne ce défaut de mémoire !
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