Fichu cartel.

Auteur : Lise Lemerle

Vous est-il déjà arrivé d’entretenir avec quelqu’un une discussion qui ne vous intéresse absolument pas, et de dépenser une énergie folle à rester concentré sur ce que votre interlocuteur vous raconte ? Pour mieux écouter, on fixe alors son attention sur le regard d’en face.

Mais il arrive parfois que cela ne fonctionne pas. On fixe le point noir de l’iris, et soudain, le regard nous échappe. On ne voit plus que la surface brillante et bête de l’œil. La juxtaposition de cette matière lisse et de la paupière poilue qui va-et-vient sur celle-ci nous dégoûte. On pense au regard mort des animaux empaillés. Aux billes de verre.

Tu ne crois pas ? On sursaute. L’image se dissipe. On répond vaguement. Oui, peut-être, enfin, tu sais, moi… On regarde l’heure, et, prétextant un autre rendez-vous, on hâte la fin de la discussion.

En partant, on se sent mal à l’aise, presque coupable.

L’autre jour, il m’est arrivé, à regret, quelque chose de similaire. J’étais à une exposition, et je regardais des photographies de reportage, sur l’Amérique des années 60. Tout y était : les policiers, les prostituées, les drogués, les terreurs de 15 ans en blouson de cuirs. Et puis, un gros plan sur la tête de Martin Luther King. Un visage ami.

Sous la photo, le cartel disait « […] d’ailleurs on peut voir dans ses yeux le reflet du bâtiment des Nations Unies. » Quand je me suis reportée de nouveau à la photographie, j’ai vu, effectivement, dans les pupilles luisantes du grand homme, cette tache anguleuse et stupide en forme de bâtiment.

Le regard de Martin Luther King avait disparu. Et, malgré mes efforts, je n’ai pas su le retrouver. Agacée par ces billes de verre, je me suis détournée de l’image.

En partant, je me suis sentie triste, et un petit peu coupable.

MLK
Martin Luther King, sur l’esplanade des Nations Unies, 15 Avril 1967, Jean-Pierre Laffont.

REMARQUE : cette photo était récemment exposée à la Maison Européenne de la Photographie, lors de l’exposition Tumultueuse Amérique, qui présentait l’oeuvre de Jean-Pierre Laffont (du 09/09/15 au 31/10/15)

PAGE D’ACCUEIL

Laisser un commentaire