Bonjour Kitty.

Auteur : Lise Lemerle

Il était une fois, au Japon, une entreprise, Sanrio, qui inventa un personnage « kawaii » (« mignon » en japonais). Ce personnage, c’était Hello Kitty. Capitalisme globalisé oblige, on retrouva bientôt partout le personnage de Sanrio, décliné à l’envie sur tous les objets marketing que l’on peut trouver à l’intention des petites filles (fournitures scolaires, vêtements, jouets, etc.).

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Je suis dans une boutique d’artistes militants, et j’achète cette carte postale :

Je me dis que ce serait amusant de l’envoyer à une amie ayant un chat. Mieux, je pourrais l’envoyer à l’attention de son chat. Oui, bon, on s’amuse comme on peut ! Et puis c’est pour la bonne cause. La carte est dans mon sac.

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Le surlendemain, le bombardement de Gaza commence. Les photos de presse montrant des immeubles sur fond de feu et de fumée se multiplient sur internet. Cette actualité tragique alourdit le sens de ma carte postale : un immeuble d’habitation bombardé est une image insoutenable. Je ne suis plus certaine d’envoyer cette carte. Elle reste dans mon sac.

Les jours passent. Les bombardements continuent. La carte reste dans mon sac. Sur le live du monde, les images de civils palestiniens sortant des décombres se succèdent.

Ici, ce sont trois femmes, un homme et deux enfants. Les visages sont encore poudrés par la poussière du béton. Mon œil s’arrête sur un détail : la petite fille porte un T-shirt Hello Kitty.

Je décide d’enregistrer cette photographie sur mon téléphone. Mais une forme de pudeur me retient. Finalement, je recadre l’image avant de l’enregistrer. Je ne garde que le détail du T-shirt. Au dernier moment, toutefois, je décale un peu le bord de l’image, afin de conserver la bouche de l’enfant : une façon pour moi de conserver l’émotion de cette petite fille tout en respectant son anonymat.

La carte postale est toujours dans mon sac. Un dialogue s’installe entre les deux images.

Mais que faire de cette carte postale ? Petit à petit, je saisis le mécanisme qui la structure.

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Godzilla. Un monstre réveillé par des essais nucléaires et dont les super-pouvoirs sont dus à son irradiation. Un monstre apparu dans le cinéma japonais quelques années après Hiroshima.

Photogramme de Godzilla, Hishiro Honda, 1954.


Un article de NBC News, intitulé « Godzilla » was a metaphor for Hiroshima and Hollywood whitewashed it souligne combien la réception du film fut très différente selon la nationalité des spectateurs.

Selon l’article, la peau même de Godzilla est inspirée des cicatrices dues aux brûlures des survivants de la bombe atomique. Ainsi, l’expérience traumatique des Japonais donnait au film une forte puissance cathartique, là où les Américains ne voyaient qu’un simple divertissement. L’article nous apprend que, dans l’imaginaire collectif américain, loin d’être associé directement à la guerre atomique, le monstre a progressivement fini par être réduit au statut d’icône de la pop culture japonaise, “à peu près au même titre qu’Hello Kitty ou Pikachu”.


Oui, voir, comme l’ont fait les Américains, dans le « Godzilla irradié » une inoffensive Hello Kitty, cela revient à dépolitiser Godzilla. Faire de Godzilla un objet aseptisé de la pop culture c’est en neutraliser son contenu subversif. C’est ainsi que le capitalisme fort se débarrasse d’un objet qui le critique : il désamorce la puissance politique de l’objet culturel tout en se l’appropriant (Godzilla et ses nombreuses versions font désormais partie des classiques blockbusters américains).


Comment, alors lutter contre ce processus ? Comment en jouer ? Comment le dénoncer ? Comment politiser les objets produits par le capitalisme ? Ou, plutôt, comment en transformer le contenu politique (car ces derniers le sont toujours, voir d’autant plus lorsqu’ils sont « neutralisés ») ?

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Je me rends sur la page Wikipédia d’Hello Kitty, où j’apprends que « la réponse officielle de Sanrio [l’entreprise qui commercialise Hello Kitty] à la question « pourquoi Hello Kitty n’a-t-elle pas de bouche ? » est qu’elle parle avec son cœur, sans utiliser de langage particulier. » Et plus loin je lis qu’ « il est également avancé que le succès de Hello Kitty pouvait avoir pour origine cette absence de bouche : on peut ainsi lui attribuer facilement ses joies et ses peines du moment, ce qui en fait un personnage sympathique au sens étymologique : qui partage les mêmes émotions. »


Effectivement, Hello Kitty n’a pas de bouche. Je ne m’en étais pas aperçue. Et puis je me souviens de la façon dont j’avais recadré l’image de presse, de cet impératif que j’avais ressenti de laisser visible le bas du visage de l’enfant. Oui, politiser Hello Kitty, c’est lui donner une bouche, comme dans la photographie de presse, ou en faire un « Godzilla irradié », comme dans la carte postale… Carte postale que, peut-être, je finirai par envoyer, après tout.

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Quelle Anti-Kitty propose l’imaginaire collectif ? Une petite fille … une bouche … Mafalda !

Mafalda, une bande dessinée argentine éditée de 1964 à 1973, date du coup d’état de Pinochet. L’auteur de Mafalda, Quino, menacé par le régime dut quitter son pays en 1976. Julian Delgado, l’éditeur de Mafalda, sera quant à lui assassiné par la dictature deux ans plus tard.

En regardant Hello Kitty, que je ne vois plus à présent qu’une absence, aussi terrifiante que révoltante : l’absence de sa bouche.

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Alors que je me promène dans la rue, je tombe sur une affiche annonçant un concert à venir dans un lieu militant féministe.

Je remarque un petit détail en bas de l’affiche :

Je pense à Hello Kitty, puis à Mafalda. Et tout cela fait sens. Oui, c’est décidé, je l’enverrai, cette carte postale.

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