Auteur : Lise Lemerle
Je visite l’exposition Thomas Demand, le bégaiement de l’histoire, au Jeu de Paume. Des photographies grand format. Des images déjà vues, ailleurs, dans la presse notamment. Des décors fragiles fabriqués minutieusement avec du papier. Des mises en scène éphémères, que l’artiste détruit après les avoir photographiées. Des scènes sans figure humaine.
J’arrive devant la reconstitution de la chambre d’hôtel de L. Ron Hubbard, le fondateur de la scientologie.

« C’est chelou qu’il n’y ait pas de marque sur les objets, quand même », dit un visiteur à son ami, juste à côté de moi. Mon regard tombe sur la boite de mouchoirs. Influencée par la remarque de mon voisin, je constate l’absence d’écriture.

Mon œil inspecte la boite, cherche quelque chose. Pas de marque, effectivement. Bon. Mais mon œil insiste, refuse de quitter le parallélépipède. Quelque chose le retient. Le bleu. Oui, c’est le bleu qui le retient. Ce bleu, c’est le bleu d’un autre objet. Le bleu d’un autre parallélépipède.


Immédiatement, je comprends pourquoi je n’arrivais pas à quitter des yeux la boite de mouchoirs : mon œil attendait que mon esprit se souvienne. Qu’il se souvienne du paquet de Gauloises. Qu’il se souvienne, en fait, de cette interview vue une dizaine d’années plus tôt.

C’était lors de l’exposition Claude Simon, l’inépuisable chaos du monde, à la Bibliothèque Publique d’Information du Centre Pompidou :
Le journaliste : Supposons que vous décriviez un objet. Prenons par exemple un paquet de cigarettes. Un paquet de Gauloises. Où est la beauté pour vous ?
Claude Simon : Et bien, la beauté va être dans la façon dont je vais le décrire, uniquement. La beauté… Et évidement, ce paquet ne se présente pas seul. Il n’est pas que le paquet de Gauloises. Si je dois le décrire de la façon la plus sèche, par exemple, si je dis : il est rectangulaire, il est bleu. Bon, rectangulaire, immédiatement, dans ma pensée, dans la pensée du lecteur, son imagination, tous les objets rectangulaires du monde viennent à son esprit. Tous les objets bleus du monde vont être suscités. Je crois que Ricardou, le jeune écrivain Ricardou, a dit une chose absolument remarquable. Il a dit : « L’objet perçu nie le monde. » N’est-ce pas, en ce sens que si je regarde ce paquet de Gauloises, […] je ne vous vois plus. Je ne vois que lui, le monde disparait complètement. Au moment où je me mets à le décrire, il ramène à lui le monde entier.
« L’objet perçu nie le monde. »
Je poursuis ma visite de l’exposition et découvre la série The Dailies. Toujours des maquettes, mais cette fois-ci, Thomas Demand les a réalisées à partir de photographies prises au smartphone, dans sa vie de tous les jours. Ici des mégots de cigarettes, là des gobelets vides.
De nouveau, une image retient plus particulièrement mon attention.

De nouveau, mon œil s’attarde. Jusqu’à ce mon esprit se souvienne, et convoque une autre image. Un autre savon jaune.

Mon esprit va et vient de l’image de Thomas Demand à celle de Jeff Wall. D’un savon jaune en papier à un « vrai » savon jaune.
L’objet perçu nie le monde.[…]Au moment où je me mets à le décrire, il ramène à lui le monde entier.
Oui, avec ses maquettes en papier, Thomas Demand décrit le monde. Ses œuvres ramènent à elles le monde entier. Et Daily #21 ramène à elle Diagonal composition.


L’objet perçu nie le monde ? Peut-être. En tout cas, l’œuvre d’art, elle, relie le monde.
Pour information, l’exposition Thomas Demand, le bégaiement de l’histoire est visible au Jeu de Paume jusqu’au 28 mai 2023. Par ailleurs, pour découvrir plus d’œuvres de l’artiste, vous pouvez consulter son site en cliquant ici.

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