Auteur : Lise Lemerle
Je sors de la rétrospective1 de la célèbre photographe mexicaine Graciela Iturbide. Arrivée dans la boutique de la Fondation Cartier, je cherche une carte postale. Ou plutôt, je cherche LA carte postale. Celle de l’œuvre qui, dans cette exposition, m’a le plus « parlé ». Ils n’ont que le poster.
Et voilà, je repars avec l’image roulée entre les mains. Tout en marchant, je m’interroge. Pourquoi cette image en particulier ?

Qu’est-ce qui, dans cette image, m’a parlé ? Est-ce le vaste horizon qui évoque le voyage, la liberté ? Ou bien ce désert vu en surplomb qui dit la solitude ? Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai… 2
Je crois entendre en fond sonore le faux vent entêtant des films de Fellini.
Oui, il y a du cinéma dans cette image. Le poste radio, la robe longue qui n’est pas exactement la tenue la plus adéquate pour une marche dans les hauteurs … cette touche décalée, empreinte de folklore, introduit de la fiction.
Fuit-elle une fête de famille ? Un mariage peut-être ? Où va-t-elle ? Que va-t-elle faire ? Si Emir Kusturica avait tourné un film au Mexique, cette image se mettrait en mouvement, ébaucherait une réponse.
Je regarde le poster. Non, il y a plus. Cette image me parle en particulier pour une autre raison. Qui ne relève pas de la libre association avec d’autres œuvres. Cette image a ses racines dans mon passé, je le sais. Cette image est le support d’un mouvement extrêmement puissant : celui du dépassement de quelque chose qui appartient à mon enfance. Mais quoi ?
***
Le temps a passé. Il est 7h30 du matin. Alors que j’ouvre la porte de l’établissement où je travaille, splatch, un pigeon me chie dessus. Je fonce aux toilettes et improvise un shampooing express dans le lavabo. La journée commence. Personne ne semble remarquer quoique ce soit. Ouf. Cela n’arrive pas tous les jours. La dernière fois, c’était quand déjà ? …
… ah ! Oui ! Je me souviens ! J’allais à mon cours de danse classique du mercredi. Je remontais la rue principale de mon village en tenant la main de ma nourrice. J’avais alors 5 ou 6 ans. Ma nourrice avait essuyé mes cheveux avec un kleenex.
Je me souviens encore du sentiment d’humiliation cuisante que j’avais ressenti. Je me trouvais déjà ridicule en tutu rose, mais les cheveux gominés à la fiente de tourterelle, là c’était trop. J’avais pleuré à chaudes larmes.
Je détestais la danse classique. Les gestes de robot répétés à l’infini. La douleur des tendons, quand cette fichue jambe refusait d’atteindre la barre. Les rires des autres. Le ton dur de l’impitoyable professeure. Et moi, le pauvre clown en tenue de nymphe.

***
Plongée dans ce souvenir, je ressens encore le mélange de colère et de honte que j’éprouvais chaque mercredi. J’entends encore la voix stridente de la professeure qui me reproche de ne pouvoir l’impossible.


Et l’image de Graciela Iturbide me revient à l’esprit. La douleur s’atténue doucement. La blessure cicatrise. Par le simple travail d’une image. Un voile apaisant se dépose sur le passé.

Disparus les murs blancs oppressants. Disparus le grand miroir qui ne pardonne jamais et la terrifiante barre d’exercice. Disparu le chignon serré. Disparus le corps contraint, les postures douloureuses. Disparus les collants qui se trouaient toujours trop vite. Disparues les petites filles parfaites qui se moquaient. Disparue la professeure sans pitié.
Disparue enfin l’insoutenable petite musique classique écoutée en boucle au fil des mois pour préparer le spectacle de fin d’année. Oui, j’en suis certaine, le poste radio de cette image crache un air des Doors.
***


En regardant ces deux images côte à côte, je repense à la vie de Graciela Iturbide telle qu’elle était racontée par un médiateur lors de l’exposition.
Issue d’une famille mexicaine aisée, elle est l’aînée d’une fratrie de treize enfants. Ses parents l’envoient faire ses études dans une institution catholique. Jeune, elle vit sa vie, sagement. Se marie, sagement. Entretient sa maison, sagement. Élève ses trois enfants, sagement.
Puis, à 27 ans, pour s’occuper, elle commence des études cinématographiques. Deux ans plus tard, en 1971, sa fille meurt, à l’âge de 6 ans.
Et Graciela Iturbibe part.
Elle quitte son mari. Elle quitte sa maison. Elle quitte ses enfants. Elle part. Faire ce qu’elle a à faire. Photographier le monde. Devenir ce qu’elle est devenue.

(1) L’exposition Graciela Iturbide, Heliotropo 37 a eu lieu à la Fondation Cartier du 12 février au 29 mai 2022.
(2) Le vers Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai… introduit le poème de Victor Hugo où celui-ci s’en va se recueillir sur la tombe de sa fille Léopoldine.

Merci pour cet article ! Comme les précédents, il apporte beaucoup . Il m’a rendue curieuse d’aller voir d’autres images de cette photographe mexicaine . Il m’a aussi fait réfléchir au corps souffrant malmené, à la dureté de la danse classique (voir POLINA l’excellente bd de Bastien Vives), il m’a rappelé les films de Kusturica ; l’image décalée du gros homme dans son tutu m’a fait rire et je me suis promis de pister le faux vent dans les films de Fellini … Tout cela en dix minutes de lecture ! 😉 excellent rapport qualité /temps donc ! Merci encore !