Auteur : Lise Lemerle
Le Diable et Dieu : l’Ombre et la Lumière.
« Il ne faut pas s’étonner […] si la lumière qui réjouit les yeux qui sont sains, offense ceux qui sont malades. Votre justice même, mon Dieu, déplaît aux méchants. »
Confessions, St Augustin
Dans un article précédent, intitulé À âme perdue, corps disparu ?, nous avons déjà évoqué les photogrammes ci-dessous, extraits du Faust de Murnau. On y voit l’Archange Gabriel, le Diable Méphisto, puis le premier terrassant le second.

Comme nous le rappelions alors, chez Murnau, le monde est binaire : ce sera Noir, ou Blanc. Bien, ou Mal. Au cinéma, ce sera la Lumière, ou l’Ombre.

L’obscurité est le milieu du Diable. Il émane de l’Ombre. Son corps est Ombre. Dans le photogramme ci-dessus, également issu du Faust de Murnau, le Diable, sur le seuil d’une église, ne supporte pas la présence de Dieu et il fuit la lumière, se réfugie dans l’ombre en grimaçant. La mise en scène est d’une simplicité redoutable.
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Diaboliser le Front National.
Libération assume depuis longtemps sa stratégie de diabolisation du Front National, et assure qu’il s’agit d’une nécessité.
Pour un journal, il existe un outil majeur de militantisme : les Unes. Même si le journal n’est pas acheté, ses Unes sont vues, et les idées circulent. Cela, Libération le sait.
Nous sommes en 2016, plusieurs mois avant les navrantes élections de 2017. Libération lance son opération « l’Œil sur le Front », un observatoire de l’extrême droite. Militant, le quotidien publie alors cette Une :

Un Diable qui craint la lumière (du Bien), dont le corps vêtu de noir se fond dans l’ombre environnante…
La formule visuelle pour représenter le « Mal » fonctionnait très bien en 1926 sous la caméra de Murnau. Un siècle plus tard, elle est toujours aussi efficace dans la Une de Libération.
Militer contre le Rassemblement National (ex-Front National) en le diabolisant. C’est l’objectif de Libération. Le dispositif est simple, et peut facilement être obtenu dans le cadre d’un reportage de presse : il faudra qu’une source lumineuse frappe Marine Le Pen en plongée (la Lumière du Bien venant d’en haut… du Ciel). Et, si Marine Le Pen porte une veste noire, un fond noir suffira.

Cela fonctionne. Marine Le Pen est diabolisée. L’idée circulera dans les kiosques à journaux grâce à la Une de Libération.
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Étymologie du mot ‘diable’.
L’étymologie apporte toujours un éclairage précieux sur les enjeux qui découlent de l’usage de certains mots. Cherchons ‘diable’ dans le dictionnaire d’Alain Rey :
DIABLE est un emprunt très ancien (881) au latin chrétien diabolus « démon », lui-même pris au grec ecclésiastique diabolos de même sens. Le mot existait déjà en grec classique comme adjectif signifiant « qui désunit, qui inspire la haine ou l’envie », substantivé au sens de « calomniateur, homme médisant » ; il est dérivé de diaballein « jeter entre, insérer », employé ensuite péjorativement, d’où le figuré « désunir, séparer », « accuser, calomnier » et « tromper ». Diaballein est composé de dia « à travers »et de ballein « jeter », « mettre ».
Qui désunit, qui inspire la haine, calomniateur… Oui, à la lecture de ceci, il semblerait que l’on puisse affirmer que le Rassemblement National est diabolique. Toujours, le fond judéo-chrétien est là. Il imprègne l’imaginaire collectif. 2000 ans d’iconographie chrétienne, c’est beaucoup. Qu’un journal s’en saisisse pour diffuser sa propre lecture axiologique (attribution des valeurs du bien et du mal) du monde politique, cela n’est en soi pas très étonnant. Et l’on est tenté d’approuver la stratégie de Libération.
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Les Unes de Libération et l’iconographie chrétienne.
Marine Le Pen, voilà le Diable selon Libération. Bon. Mais alors, une question surgit, tout ‘naturellement’ : qui est Dieu selon Libération ? Pour répondre à une telle question, allons voir les Unes du journal, dont le site internet propose justement un onglet dédié à ces images. Et voilà ce qui apparait :

Parmi les trois « Unes mythiques » les plus vendues par le journal, on trouve le numéro correspondant au premier tour et celui correspondant au lendemain des élections présidentielles de 2012. Regardons-les de plus près.

Qui est Dieu en 2012 selon Libération ? La réponse est là, juste sous nos yeux.
Pour comprendre comment les images s’articulent les unes aux autres, il suffit d’identifier ce qui les relie. Ici, c’est la figure de Jésus.
Sélectionnons quelques images de ce dernier au hasard d’Internet. Comme, par exemple, celle où il s’adresse à ses disciples, celle où il marche sur l’eau, et puis celle de son Ascension.

À présent, regardons de nouveau les deux Unes de Libération.

Chaque image fonctionne comme la roue dentée d’un engrenage, celui de notre imaginaire. Ici, les deux Unes activent l’engrenage qui lui préexiste, constitué des représentations classiques de Jésus. C’est ainsi qu’en superposant ces images, on obtient la figure de Dieu selon Libération :

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Sous les images, la rhétorique de l’iconographie chrétienne.
La gauche forte, titrait fièrement Libération en 2012. À l’époque, le lecteur voyait immédiatement dans la Une de Libération une réponse vengeresse et moqueuse à l’affiche de campagne de Nicolas Sarkozy. Cette Une était, pour Libération, une façon de dire Ah ah ! Bon débarras !

Certes, mais en voulant plaisanter, le journal ne se serait-il pas pris les pieds dans le tapis des images du camp d’en face, celui de l’ UMP ? N’est-il pas pris en flagrant délit de véhiculer l’imaginaire conservateur de la droite dans les kiosques où ses Unes fleurissent ? Un détournement maladroit, peut-être…

Marine Le Pen ne s’y est pas trompée, elle qui, cinq ans plus tard, apparait sur une affiche qui n’est pas sans rappeler celle de Sarkozy (comme le faisait remarquer un article de LCI).

À gauche, Marine Le Pen source de Lumière, de Vérité. Incarnation du Bien. À droite, Marine Le Pen, diabolique incarnation du Mal. Marine Le Pen méphistophélique. À gauche, Marine Le Pen telle qu’elle se perçoit -ou du moins souhaiterait être perçue. À droite, Marine Le Pen telle que Libération la perçoit -et souhaiterait que chacun la perçoive. La Lumière pour le Bien. L’Ombre pour le Mal.
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La figure du Sauveur … et ses déclinaisons.
L’iconographie chrétienne a fait un usage copieux de cette double association (Lumière/Bien ; Obscur/Mal). Mais cette formule visuelle date probablement de l’origine même de l’Humanité. En effet, l’être humain ayant besoin de la vue pour survivre dans la nature, on comprend que l’obscurité se trouve associée au danger, à la peur, à la mort … au Mal, et que la lumière soit liée à la vie, à la vérité … au Bien.
Répétons-le encore : qu’un journal, imprégné qu’il est de culture visuelle judéo-chrétienne, utilise les outils à sa disposition pour nommer le Méchant et le Sauveur du monde politique n’est en soi pas très surprenant.
Toutefois, cela ne va pas sans poser problème : qu’un homme politique incarne la figure du Sauveur dans une publication de presse, c’est, peut-être, de la part du journal, faire preuve d’un léger excès d’optimisme … que même l’enthousiasme le plus fou d’un radieux lendemain d’élections peut difficilement justifier.

Du Sauveur au sauveteur bedonnant… La Une de Charlie Hebdo date d’Août 2014. François Hollande est élu depuis deux ans. L’heure d’un premier bilan a sonné, et le constat n’est pas glorieux.
Du Sauveur au sauveteur bedonnant… si ces deux images dialoguent parfaitement, c’est parce les dessinateurs de presse satirique connaissent leur métier, et maîtrisent les rouages de l’imaginaire collectif.
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Marine Le Pen et Emmanuel Macron, les damnés de Libé.
Février 2021. Alors que nous sommes à un an des futures élections présidentielles, Libération publie cette Une :

Avant de commenter cette image, faisons un dernier détour par le Faust de Murnau. Dans ce film, Marguerite, après avoir passé la nuit avec Faust, apparait pour la première fois à l’écran vêtue d’une robe de chambre sans ceinture, sur laquelle s’abat sa longue chevelure également dénouée.
Par cette mise en scène, Murnau inscrit Marguerite dans la longue lignée des pécheresses repenties de l’iconographie chrétienne, dont la figure centrale est celle de Marie Madeleine.

L’abondante chevelure dénouée est l’un des attributs principaux par lesquels on reconnait immédiatement une Marie-Madeleine dans l’iconographie chrétienne.

Dans l’art contemporain, Marie-Madeleine est souvent représentée par le biais d’une métonymie : les long cheveux blonds sont Marie-Madeleine.
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Revenons à la Une de Libération.

La façon dont est représentée Marine Le Pen rappelle étonnamment la célèbre pécheresse !

Décidément, l’iconographie chrétienne rôde toujours dans les Unes de Libération !

Aux côtés d’une Marine Le Pen Pécheresse, le journal a placé un autre Diable, bien mélancolique. Dans l’iconographie chrétienne encore, la posture mélancolique est souvent associée à la figure du pécheur. C’est pourquoi la superposition de la chevelure de Marine Le Pen et le visage du président Macron donnera … le profil de la Marie-Madeleine d’Alfred Stevens.

Marine Le Pen et Emmanuel Macron, même combat. Voilà ce que cherchait à formuler Libération. Marine Le Pen et Emmanuel Macron : la Peste et le Choléra.

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Le problème d’un imaginaire manichéen.
Qui sera Dieu en 2022 selon Libération ? Dans cette question s’exprime tout le drame de la Vème République, laquelle, selon certains, concentrerait trop de pouvoirs dans la personne du Président – et ce au détriment de la démocratie. D’ailleurs … la presse ne qualifie-t-elle le Président Macron de « Jupitérien » (Manupiter à Versailles titrait Libération en Juillet 2017).

Avec un Président tout-puissant, on comprend que la rhétorique Diable-Dieu, Mal-Bien, Ténèbres-Lumière etc. de l’iconographie chrétienne soit bien utile à un journal. Le problème colossal qui découle de ceci est le suivant : quel humble mortel pourra un jour être jugé digne d’incarner Dieu ? Car c’est bien ceci qu’implique la rhétorique visuelle utilisée par Libération.
L’engrenage de l’imaginaire établi par les Unes de Libération mène à une impasse politique. Comment la gauche pourrait-elle un jour fournir un candidat à la hauteur ? L’échec est annoncé d’avance. Pourquoi m’as-tu abandonné ? s’écriera la gauche désespérée en 2022, nous dit Libération, dont la Une suivante (il s’agit d’un photomontage) pourrait être comme l’envers de celle (réelle) de la Peste et du Choléra :


À gauche, la Une de Libération diffusée dans les kiosques à journaux. À droite, la Une de Libération produite dans les imaginaires.
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Complexifier les images pour sortir de l’impasse.
Le rôle d’un journal est d’informer et d’aider à penser. Mars 2021. On souhaiterait que Libération trouve une façon positive de représenter la gauche dans ses Unes. La logique binaire Diable/Dieu, est un terrible piège qui dissout la complexité du monde politique.
D’ailleurs, lors du dernier grand rendez-vous de la politique française -à savoir les élections municipales de 2020- Libération avait bien tenté une sortie hors de cette logique simpliste en procédant par métaphore visuelle :

Une vague verte, une vague rose. La gauche en 2020 selon Libération. Bon. Vague … vague … vague. Pourquoi ce mot sonne-t-il si mal ? Juin 2020 … La première vague de l’épidémie de Covid venait de déferler sur la France ! Juin 2020 … tout le monde appréhendait avec frayeur l’éventuelle deuxième vague. Alors que toute la France espérait endiguer l’épidémie, voilà que Libération représentait les votes de gauche sous la forme de vagues, une métaphore bien malencontreuse…
De plus, utiliser un visage comme symbole d’une idéologie est un procédé fortement limité. Certes, le Diable se cache dans les détails. Et pourtant… Non, la moustache d’Hitler n’annonçait pas la Shoah. Non, les sourcils pointus de Sarkozy n’étaient pas le signe probant de sa corruption effrénée. Et, non, les bajoues de Hollande ne permettaient pas d’anticiper que cet homme excellerait surtout dans la vente d’armes.
Que faire ? Les ventes d’armes, la corruption, etc. … il faudrait être capable de les mettre en images, ainsi que les valeurs qui s’y opposent, comme celles, par exemple, de la Justice et de la Solidarité.
Les images sont tout sauf des signes transparents permettant d’habiller du papier.
La solution serait peut-être d’abord d’utiliser moins de visages en gros plan et d’être plus vigilant à l’égard de l’imaginaire que les images véhiculent. Bref, de chercher toujours à construire un discours complexe avec les images aussi.
Mars 2021. En attendant Godot (ou pas), par pitié, évitons les vagues (…) mais équipons-nous pour la tempête !

J’ai ENFIN eu le temps de lire ta chronique ! Bravo (encore et toujours !) pour cette analyse fine et nourrie. Un bouillon de culture en imagerie chrétienne pour moi (ça manquait !) et un regard bien plus fin sur le militantisme par une interposée (= diaballein : jetée entre 😉)
Une suggestion à propos de la une évoquant Marie-Madeleine… Les pécheurs repentis ne seraient-ils pas plutôt, au lieu de Marine Le Pen et Emmanuel Macron, ces électeurs qui ont « commis le péché », en 2017, de voter pour faire barrage, et qui en sont, aujourd’hui, revenus (ils se sont donc repentis) ? Food for thought…