Rendre visible.

Auteur : Lise Lemerle

Athènes. Je m’y attendais. Oui, je m’y attendais. Et pourtant, je ne pensais pas que ce serait ainsi. Pas à ce point. Je suis aux pieds de l’Acropole. Je vois l’antique monument derrière une baie vitrée : je suis dans la salle qui abrite les frises du Parthénon. Ou plutôt, leurs copies de plâtre, pour une bonne partie.

Je m’y attendais. Je savais que les originaux étaient à Londres, que l’Angleterre refusait de les rendre à la Grèce. Qu’on avait longtemps argué du fait qu’Athènes ne disposait pas d’un musée capable de les accueillir convenablement (d’où la construction récente de ce bâtiment de verre aux pieds de la colline)…

Oui, je savais tout cela. Et pourtant, je ne m’attendais pas à ce petit détail : voir, pris dans les plâtres, quelques morceaux de pierres. Un fragment par-ci, un autre par-là, trouvés peut-être lors de fouilles plus tardives, ou bien ignorés à l’époque par les pilleurs. L’impression était étrange. Non, je ne m’attendais certes pas à ce détail.

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J’ai eu  l’impression désagréable d’arriver après un banquet. De trouver quelques grains de raisin au milieu d’os mal rongés. Oui, au musée de l’Acropole, j’ai entendu éructer l’Empire Britannique, engourdi dans une longue digestion.

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Lorsque l’on contemple un puzzle dont il manque des pièces, c’est une chose de savoir que les éléments absents sont perdus à jamais ; c’en est une autre quand on sait où et par qui les pièces manquantes sont gardées jalousement…

Quoiqu’il en soit, devant un puzzle incomplet, il n’y a que trois solutions possibles : laisser les manques apparents, accepter que l’objet soit partiel ; combler les lacunes par quelques substituts ; enfin, troisième et ultime solution, détruire ce qu’il reste du puzzle.

Combler les lacunes, colmater la fissure du temps. Donner à voir ce qui était. Une tâche complexe. Qui aboutit parfois à des résultats étonnants, comme cette patte de cheval bionique, ou cette mise en scène de l’usage d’un strigile (l’objet réel est ici fixé sur la photographie) :

Cependant, dans les frises du Parthénon, il y avait quelque chose de bancal : le plâtre n’était pas là pour combler les fissures, mais pour offrir un substitut à l’ensemble, à l’essentiel… Le plâtre pour la pierre. Il y avait comme une arnaque. Passé de pierre, présent de plâtre. L’histoire d’un peuple. Pauvre Grèce, se dit le visiteur, avant de penser, les personnes à l’origine de ce musée ont bien réussi leur coup, tout le monde va vouloir que les frises retournent ici ! 

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Venise. Je traverse le Pavillon Russe de la biennale d’art contemporain. J’arrive dans la salle du bas. Contre les murs, des statues en résine présentent des corps souffrants disparaissant dans des formes géométriques.

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Blocked content, œuvre créée par le Recycle Groupe (voir le site, dont l’image ci-dessus est tirée).

Ici un bras, là une tête. Et ces petites étiquettes, donnant quelques bribes d’information sur les personnages. Je cherche à comprendre. Mais, comme souvent dans les expositions d’art contemporain, je m’avoue vaincue devant le rébus, et je me résigne à lire la notice explicative :

In Blocked Content, Recycle Group create an absurdist image of artificial intelligence as an authority on ethical standards to play with the phenomenon of virtual reality and social media. In an exploration of immortality in contemporary society, ‘saints’ of the web are granted eternal life and ‘sinners’ – including spammers, virus retailers and fake-celebrities – are punished. An epiphany about life and death in the virtual realm, the installation takes inspiration from Dante’s 9th Circle of Hell. Featuring scenes of Hell, the installation shows profiles frozen in a vacuum, without likes and reposts and unable to return to life, only fully on view through a virtual reality app that will be downloaded to visitors’ mobile devices.

(texte de présentation extrait du site de Recycle Group)

La censure sur internet présentée par des artistes Russes… Blocked Content : les profils bloqués de certains internautes. L’œuvre prend sens. Je m’aperçois que ma voisine tient une tablette et l’oriente vers les figures de résine. Les corps entiers apparaissent sur l’écran en réalité augmentée.

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Muni de sa tablette, le visiteur inspecte, devient actif. Il y a un aspect un peu magique dans la chose. Une fascination. Le nez sur leur tablette, les visiteurs oublient les autres. On se bouscule un peu pour avoir le meilleur angle de vue sur les figures. En prenant conscience du ballet des visiteurs, je m’aperçois soudain, un peu coupable d’en être aussi, que le ludique a pris le pas sur le tragique du propos…

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Lille. Le temps a passé depuis Athènes et Venise. À la rentrée, des cubes fabriqués avec des miroirs apparaissent sur les têtes des statues de la ville.

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Photos publiées sur le site de France 3

Je lis, sur le site de France 3 :

Pour les journées du patrimoine, l’artiste Quentin Carnaille a recouvert les têtes de 7 statues de la ville de Lille par des cubes en miroir. L’occasion pour les spectateurs de devenir, par le jeu des reflets, partie intégrante de l’œuvre et de questionner leur rapport à l’art contemporain.

[…]

Dans un environnement où les hommes politiques, les figures historiques ou encore les célébrités sont souvent mis à l’honneur, les citoyens ont parfois le sentiment d’être oubliés. C’est à partir de ce constat que Quentin Carnaille a souhaité les placer au centre de son installation. Avec la réflexion des miroirs, le spectateur peut distinguer son visage sur les cubes, et ainsi devenir partie intégrante de l’œuvre.

Plus qu’un enjeu artistique, c’est aussi un enjeu culturel qui permet à la ville de revisiter un patrimoine historique dont elle dispose. C’est également l’occasion de faire découvrir de manière atypique une installation qui rend l’art contemporain accessible.

Article à lire en ligne.

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Photo publiée sur le site de France 3

Ma première réaction, lorsque je vois ces statues est de me dire Mon dieu, qu’est-ce qu’elles ont l’air bête, ces statues, avec ces seaux sur la tête ! Car les cubes sont d’abord opaques avant d’être réfléchissants : on ne s’aperçoit qu’il s’agit de miroirs que dans un second temps.

« Avec la réflexion des miroirs, le spectateur peut distinguer son visage sur les cubes, et ainsi devenir partie intégrante de l’œuvre. » En effet, après quelques essais, je finis par trouver mon reflet, mais ce que je vois surtout, c’est le reflet du ciel, et celui des bâtiments environnants.

Oui, ces cubes sont d’abord le lieu d’une disparition.

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Image publiée sur le site de la Voix du Nord.

D’autres passants cherchent eux aussi leurs reflets dans les cubes de miroir. La plupart tentent de se photographier. En les voyant ainsi gesticuler pour trouver leur reflet, je me dis qu’ici encore – à Lille comme à Venise – le ludique a pris le pas sur le propos politique. Et je me demande une fois de plus si l’art contemporain, rendu accessible de fait est également rendu accessible sur le fond…

Le 8 octobre arrive, et les cubes de Quentin Carnaille sont retirés de la ville. C’est alors seulement que je comprends  ce dont il était question : en redécouvrant les visages des statues, je vois en filigrane les cubes de miroir et ces têtes qui me regardent ont à la fois gagné en individualité (je vois leur visage), et perdu en légitimité   : ces visages sont devenus anecdotiques, contingents – ils pourraient aussi bien être celui du dernier passant qui a contemplé les miroirs…

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Lentement, les frises du Parthénon, les statues de Blocked Content, et les cubes de Carnaille s’associent dans mon esprit. Elles m’apparaissent étrangement cousines. Des liens se tissent.

Frises volées, contenu censuré, invisibilité à la fois du quotidien et du citoyen … Oui, chacune de ces œuvres, à sa façon, avait pour objectif de rendre visible ce que l’on ne peut voir ou  ce que l’on ne voit plus. Rendre visible. Montrer l’absence. Parfois aussi dénoncer l’absence. Montrer et rappeler que ce que l’on peut voir est toujours aussi une question de Pouvoir. Le Pouvoir décide du voir. Rendre visible, montrer ce que l’on ne voit pas/plus devient alors un geste de résistance.

Une réflexion sur “Rendre visible.

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