Auteur : Lise Lemerle
Rêvasser avant le sommeil. Lier des idées. Délier des systèmes. Laisser aller le jeu de la pensée. Partir d’une idée, d’un souvenir, le relier à quelque chose, et voguer, voguer. L’autre jour, je me suis souvenue d’une anecdote racontée par une amie.
Enfant, elle avait suivi un atelier du mercredi. Initiation aux arts plastiques. Mais cette expérience n’avait pas duré : elle avait peint des pommes en bleu. L’animatrice lui avait dit C’est très joli, ce que tu as fait, mais… c’est juste dommage que… c’est dommage que tu aies peint les pommes en bleu… Tu as déjà vu des pommes bleues, toi ? Après, elle n’était plus retournée au cours du mercredi. C’était devenu jeudi, piano.
Des pommes bleues. Rouge, jaune, bleu. Ce sont les trois couleurs primaires. Rouge, jaune, bleu. Une pomme peut être rouge, ça, c’est sûr. Jaune, pourquoi pas. Mais bleue ? Jamais ! Parmi les trois couleurs primaires, elle avait choisi la seule couleur qu’une pomme ne pouvait pas avoir. Peut-être que c’est ça, l’art ?
Rouge et jaune, cela donne de l’orange. L’orange et le bleu, ce sont des complémentaires. « La terre est bleue comme une orange ». Orange. Rouge et jaune. Bleu. « La terre est bleue comme une orange », c’est une version plus raffinée de la pomme bleue. Rouge, jaune, bleu. La pomme bleue, c’est le premier geste artistique. Élaboré, cela donne « La terre est bleue comme une orange », mais l’essentiel est déjà dans la pomme bleue. Oui, tout est dans la pomme bleue.
Modifier une propriété sensible d’un objet, et voilà ! on obtient de l’art. On pense aux assiettes poilues des surréalistes, aux montres molles de Dali, aux gilets de sauvetage en bronze de Jeff Koons, à la gravité impensable des cascades inversées de Bill Viola… Toutes ces œuvres sont des pommes bleues. On s’endort.

REMARQUES :
- La terre est bleue comme une orange est un poème écrit par Paul Éluard en 1929.
- Le titre de cet article fait référence au dernier vers de La promenade de Picasso (Jacques Prévert, 1949).

Une réflexion sur “Les pépins de la réalité.”