Auteur : Lise Lemerle

Dès le premier coup d’œil, quelque chose, dans l’image, retient notre attention : le buste de la femme.

Le motif funéraire des époux allongés côte à côte sur le couvercle de leur caveau, on en a déjà vu. On se souvient des sarcophages étrusques, de l’intimité émouvante de ces amants antiques. Les étrusques, une société originale. Où la femme avait un rôle important…

Mais, dans la statue romaine, le buste marque un déséquilibre. Et l’on essaie d’en imaginer les raisons. Peut-être la femme était-elle morte avant son mari, et que, par conséquent, celui-ci avait été contraint de poser avec son buste seulement ?
Au lieu de représenter des amants éternels, la statue romaine nous inviterait donc, plus sobrement, à nous souvenir d’un homme se souvenant de sa femme. Cet enchâssement des temps apparaît dans la statue sous la forme d’une mise en abyme de la représentation, où le buste est une statue dans la statue.
Certes, mais le déséquilibre persiste. Comment expliquer l’ambivalence des sentiments que l’on ressent face à cette statue ? En tant qu’objet de déploration pour le mari endeuillé, le buste de la femme est très émouvant.
Oui, mais sitôt que l’on recule d’un cran dans la mise en abyme, le buste prend une dimension toute autre : à égalité d’état (ils sont tous les deux morts), les époux ne semblent pourtant pas véritablement égaux en droit (l’homme est gratifié d’une statue ‘intégrale’, tandis que la femme doit, elle, se contenter d’un petit buste…). Si bien que l’on est à la fois émue par le chagrin de l’homme, et agacée par sa grossièreté posthume qui consiste à avoir osé commander une telle statue.
Machisme, ou maladresse ? On est loin ici du modèle du couple étrusque…
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Le temps passe. La visite du Musée des Thermes de Dioclétien à Rome nous semble très lointaine. On l’a presque oubliée. Mais un jour, l’image de l’époux au buste ressurgit, intacte, dans notre mémoire, devant une autre image, dans un autre musée. Il s’agit du Musée de la Chasse et de la Nature, et l’image en question est celle du photographe Pierre Abensur. La voici :

Un texte présente la série de photographies, qui dit notamment :
Ces photographies révèlent la nature ambigüe de la relation entre le chasseur et son trophée. L’homme tuerait-il pour s’assurer la possession d’un être que seule la mort peut transformer en avoir ? Drame intemporel où seuls changent les acteurs et le décor. Est-ce-que toute l’action de chasse ne se déroulerait pas dans un théâtre intérieur où le gibier, la lande ou la forêt viendraient jouer le rôle du sauvage ? Où la poursuite de l’animal se substituerait à une sorte de quête amoureuse ?
En se souvenant de la statue romaine de l’époux au buste, on pense qu’il y a effectivement quelque chose de l’ordre de la quête amoureuse dans la photo d’Abensur… Et, à l’inverse, on se dit qu’il y a quelque chose de l’ordre du trophée dans le buste de la femme.
On s’étonne devant l’évidence qui s’impose à nous : malgré les millénaires qui les séparent, ces deux images sont reliées par une même question, un même motif, celui du Trophée. Du Trophée comme expression de l’Avoir.
« Dépouille d’un ennemi vaincu », c’est la définition du mot ‘trophée’ que l’on trouve sur internet. On sourit en pensant au buste de la femme comme dépouille d’un ennemi vaincu. Pauvres romaines !
Et puis, toujours sur internet, on tape ‘trophée’ dans GoogleImages. Après quelques coupes-trophées, pour compétitions de football, voici la dixième image que l’on découvre :

Trophy Wife. Le Trophée comme expression de l’Avoir. Tout est dit. Cette Vénus bling bling forme ce que, dans sa théorie du rêve, Freud appelle une « condensation » : à elle seule, elle réunit, mélange, bref, « condense » la statue romaine et la photo d’Abensur, le buste de la femme et le trophée de chasse.
Oui, c’est un fait, Google nous en apprend beaucoup sur l’inconscient collectif. Cet inconscient qui, depuis la Rome Antique, semble n’avoir pas tellement changé…
Satisfait, on croit avoir résolu l’équation. Mais cela ne dure qu’un temps…
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Un jour, on feuillette un magazine pour parents bobos, Bubble Mag, au sous-titre ambitieux : « Militant de la parentalité heureuse ». C’est l’hiver, un peu avant Noël, et on tombe sur des images de promotion pour des habits d’enfants. Celle-ci nous interpelle :

On remarque le diadème, sur la tête du cerf. Ce diadème que rêvent de porter toutes les petites filles. Et, sur la tête de la blonde fillette, il y a un faon jouet, à côté d’une couronne en papier. Notre sang se glace : sous nos yeux, la fillette se métamorphose en cerf, la couronne en papier devenant un diadème de cristal.

Le Trophée comme expression de l’Avoir. Ici, une fillette et son devenir-trophée. Tragique destin. On frissonne.
Bubble Mag, militant ? Vraiment ? On augure pourtant mal du futur bubble-adulte… Qui sait ? Dans trente ans, peut-être ce chérubin investira-t-il 59$99 dans un costume de Trophy Wife ? Et quoi encore ? Dans soixante ans, son mari fera-t-il un selfie de lui-même, tenant sous le bras une impression 3D de la tête de sa défunte épouse ? Peut-être … mais on espère que non.
REMARQUES :
- la photographie d’Abensur présentée plus haut était visible lors de l’exposition Pierre Abensur, Trophées subjectifs, qui s’est tenue au Musée de la Chasse et de la Nature du 24/02/15 au 15/06/15.
- le site du photographe Pierre Abensur est consultable en ligne.
