Auteur : Lise Lemerle
Chez Murnau, le monde est binaire. C’est Noir, ou Blanc. Bien, ou Mal. Visuellement, tout se joue alors très simplement : au cinéma, ce sera la Lumière, ou l’Ombre. Voici quelques photogrammes issus des dernières secondes du film Faust : on y voit l’Archange Gabriel, le Diable Méphisto, puis le premier terrassant le second. Noir ou Blanc. Facile.

Dans l’ouverture fameuse de ce film, Méphisto étend ses ailes sur la ville. L’obscurité est le milieu du Diable – il émane de l’Ombre. Bien plus, l’obscurité est le corps du Diable – son corps se dissout dans l’Ombre. Son corps est Ombre.

Voici encore quelques photogrammes : à l’entrée de l’Église, Méphisto s’abrite dans un coin d’obscurité. Toujours à l’entrée de l’Église, Marguerite, exclue des funérailles de son frère et de sa mère, les pleure dans un geste de prière.

L’obscurité est le corps du Diable. Après la Faute, le corps coupable de Marguerite, pécheresse, se dissout dans le noir. Son corps émane de l’ombre. Aller vers la Lumière. Fuir la Lumière. Le Bien. Le Mal.

À droite : visage de Marguerite.
Néantisation par le noir du corps des pécheresses repentantes. Annihilation du corps coupable. Pour sublimer la Chair. Une longue tradition chrétienne.
Une longue tradition chrétienne ? Que dire alors devant le tryptique suivant ? Bijou, symbole de la luxure ? Burka noire, néantisation du corps coupable ?

Laissons les images dialoguer :

L’auteur du tryptique Créature pour Chaman I, II et III, c’est Mehdi-Georges Lahlou. Lahlou est né en France en 1983. Il était exposé récemment à l’Institut des Cultures d’Islam.
Au début de l’année 2016, s’est tenue la première Biennale des Photographes du Monde Arabe Contemporain, organisée par l’Institut du Monde Arabe (IMA) et la Maison Européenne de la Photographie. À l’IMA, on pouvait voir cette image, de Mouna Saboni, née à Rennes en 1987 :

Faire dialoguer les images. À gauche, une image issue d’un projet de Saboni intitulé Je voudrais te parler de la peur. Sur la condition des femmes en Egypte, dont 99%, selon un rapport de l’ONU, confient avoir été victimes de harcèlement sexuel. « Un travail développé autour de la place des femmes dans la société. » À droite, l’image de Marguerite, fille-mère, rejetée par son village, errante, vouée à mourir dans le froid et la faim. Des corps exilés dans le noir. Le Péché est Néant. Femme. Fille d’Ève.
Sur le mur opposé à l’image de Saboni, une photographie d’Amine Ladoulsi, né en 1976 au Bardo. « Une jeune militante fait face aux policiers ». La photo s’appelle La Madone de Tunis. La lumière, le Bien. Murnau, lui, était plus scolaire, dans sa présentation de Marguerite repentie, lorsque, à la fin de son errance, elle s’abandonne à la mort, et que son air de Madone garantit au spectateur le Salut à venir de Marguerite.

À droite : Marguerite et son enfant, errant dans les rues.
Mais revenons à l’image de Saboni. Elle était présentée sous la forme d’un dyptique avec cette autre image, issue elle aussi, du projet Je voudrais te parler de la peur – projet, qui, comme nous l’apprenait le cartel, s’affirmait comme un acte de résistance :

À droite : Aya, Oasis de Siwa, Égypte, Mouna Saboni, 2015.

Une image qu’il faut prendre le temps de regarder. Et qui éblouit lorsqu’on la saisit. Une image toute simple. Que tout humain a déjà perçue dans sa vie. Une tête au ras de l’eau. Tout autour : la nature. La Nature. Un geste d’une simplicité fracassante : substituer la Nature au Néant. Affirmer une Ève non plus coupable, mais une Ève Nature. Positive. Vitale. Qui a pour corps la Nature entière.

1926, Murnau, un monde binaire. Un siècle de féminisme plus tard : 2016, la photographie contemporaine tenterait-elle d’échapper à ce binarisme brutal par l’usage d’un troisième terme, où la figure de la Femme Nature situerait une sorte de degré zéro, pour reprendre l’expression de Barthes, un ancrage dans une Nature d’avant (ou d’au-delà) le Noir et le Blanc, le Bien et le Mal ?
REMARQUE : le tryptique Créature pour Chaman I, II et III de Mehdi-Georges Lahlou était visible dans le cadre de l’exposition Kitsch ou pas Kitsch ? que s’est tenue à l’Institut des Cultures d’Islam du 17 septembre 2015 au 17 janvier 2016.

Une réflexion sur “À âme perdue, corps disparu ?”